Extrait

La Révolte des Femmes

Les quatre premiers chapitres

Voici un extrait étendu de La Révolte des Femmes : les quatre premiers chapitres. De quoi entrer dans la manifestation, entendre monter la colère et sentir le moment où tout bascule.

Prologue

L’hôpital était presque vide. Trop vide pour un mardi matin.

En franchissant les portes automatiques, le docteur Alain Champlain ralentit sans savoir pourquoi. Les urgences étaient inhabituellement calmes. Le poste des infirmières, désert.

Il marchait d’un pas distrait le long des couloirs étroits, absorbé par l’écran de son téléphone. Un cliquetis métallique lui fit relever la tête. Le grillage de la cafétéria était baissé.

— Qu’est-ce qui arrive encore ici, grogna-t-il.

La cantine, ordinairement bondée, était abandonnée. Les portes closes empêchaient quiconque d’y pénétrer.

Ce n’était pourtant pas un jour férié.

Depuis le début de sa matinée, les signes s’étaient accumulés. Jusque-là, il les avait réglés un à un. Mais cette fois, il ne pouvait plus les ignorer.

Devant les machines distributrices, il soupira. Son besoin de réponses devenait pressant, mais avant tout, il se résignait à avaler cette mixture brunâtre honteusement appelée « café ».

* * *

Une heure plus tôt, rien n’annonçait ce qu’il allait découvrir.

Ce matin, des embouteillages paralysent les rues du Vieux-Québec, ralentissant considérablement la circulation. Une manifestation s’est installée devant l’Hôtel du Parlement, provoquant un encombrement et la grogne des automobilistes. Notre chroniqueur Gaëtan Dubois est sur place : Gaëtan, l’antenne est à vous.

Devant l’écran du téléviseur, Eulalie, âgée de sept ans, changeait de chaîne pour regarder les dessins animés.

— Ma chérie, remets les nouvelles ! demanda son père en entrant dans la cuisine.

Voulant savoir ce qu’il en était de la circulation, il attrapa sans attendre la télécommande abandonnée sur le comptoir. Avant qu’il n’ait le temps de changer de poste, le bol de céréales du petit Henri tomba au sol, répandant son contenu sur le plancher. Une suite d’expressions colorées franchit ses lèvres. Croyant qu’on le grondait, l’enfant se mit à pleurer.

Entre les gémissements du garçon et les voix criardes de l’émission pour enfants, le père se sentit submergé. Avant son retour au travail, la réalité l’avait rattrapé.

Urgentologue à l’Hôtel-Dieu de Québec, Alain s’était retrouvé veuf à l’âge de 39 ans. Aujourd’hui, il revenait d’une semaine à Disney avec les enfants. Leur voyage avait été formidable, mais le retour, retardé à cause de problèmes techniques, avait relevé du cauchemar. Résultat, il était passé minuit quand il avait réussi à se glisser sous ses couvertures, trop épuisé pour se déshabiller.

À six heures, la sonnerie du réveil s’était mêlée à un rêve trop réaliste. Il lui semblait n’avoir pas dormi. À moitié somnolent, il s’était frappé le gros orteil contre la coiffeuse et avait serré les dents en ramassant la bouteille de parfum qui avait roulé par terre.

Dans la salle de bain, il retourna la petite fiole entre ses doigts. C’était la fragrance que portait son épouse chaque fois qu’ils sortaient en amoureux. Impossible de la jeter. Un jet lancé dans l’air lui permit de le humer avec nostalgie. Elle lui manquait. Trois ans, déjà.

Sa peau était toujours humide lorsqu’il alla réveiller les enfants.

— Papa, ze veux ça.

Le petit Henri serrait son hoodie à l’effigie de Mickey.

— C’est trop chaud, mon poussin. Tiens, prends celui-ci.

— Non, z’en veux pas.

Croisant les bras, il lui tourna le dos. Alain déposa le chandail de coton sur la chaise, et remit le hoodie à son fils.

— Dépêche-toi, on n’a pas le temps !

Le petit luttait avec le vêtement.

— Capable tout seul.

— Non, pas ce matin !

Il lui passa sa tête dans le col, et le laissa s’arranger avec les manches, avant de descendre préparer le déjeuner.

Après le décès de son épouse, trois ans plus tôt, une routine s’était installée dans la maison. Habituellement, l’urgentologue n’en dérogeait pas, mais pas aujourd’hui.

Il ouvrit le frigo. Il n’y avait plus de pain. Le panier à fruits était vide… Chantale, elle, y aurait pensé.

Chantale, son épouse, était décédée des suites d’une mauvaise chute de ski. Négligeant d’aller consulter, elle s’était couchée avec une commotion cérébrale assez sévère. Elle ne s’en était jamais relevée. À son retour d’un quart de nuit à l’hôpital, il était entré dans la chambre et avait trouvé Eulalie blottie dans les bras de sa mère, morte. Il avait attrapé la petite pour la serrer contre lui. Il n’avait pas bougé jusqu’à ce que les pleurs d’Henri le sortent de sa torpeur. Parfois, il se demandait s’il aurait su la sauver, s’il avait été là.

L’âme de la maison avait disparu avec elle. Justine, la mère d’Alain, s’occupait des enfants que son fils délaissait. Ne rentrant que pour dormir, il trouvait souvent la petite qui s’était glissée dans son lit à son réveil. Il la revoyait se lover dans les bras de sa mère. La soulevant doucement, il la ramenait dans son lit avant de partir aussitôt pour l’hôpital, sa seule échappatoire. Après un certain temps, la grand-mère avait estimé qu’elle se devait de le secouer.

— Tu sais, mon grand, je ne serai pas toujours là pour vous aider ! avait-elle dit gentiment. Tu vas devoir trouver une manière de vous organiser sans moi.

L’urgentologue avait fixé la cuisine, là où Chantale aimait se tenir quand elle déjeunait sur le coin du comptoir. Elle savait toujours quoi dire et comment le dire. Sa mère ne comprenait pas. Elle ne réalisait pas le vide qui le rongeait quand il se trouvait à la maison. Fâché, il lui avait demandé de les laisser seuls. Les deux semaines suivantes avaient été infernales. Il était arrivé fréquemment en retard à la garderie, forçant la directrice à lui remettre des avertissements. Les livraisons de repas s’étaient succédé. Le linge sale s’était accumulé un peu partout. Il avait porté la même chemise trois jours de suite ! À l’hôpital, ses collègues commençaient à s’en rendre compte. Ce fut son fils qui lui avait permis de retrouver ses esprits, lorsque le petit s’était retrouvé avec le fessier d’un rouge vif après avoir mijoté trop longtemps dans ses excréments.

— Je n’y arriverai pas, s’était-il plaint à sa mère en se présentant chez elle.

À partir de ce moment-là, Justine avait entrepris de leur installer graduellement une routine leur permettant de se débrouiller sans elle. Évidemment, leur grand-mère s’occupait d’eux dès qu’elle en avait l’occasion, mais elle pouvait vaquer aussi à ses occupations sans s’inquiéter.

Revenant à son quotidien, le médecin demanda à ses enfants :

— Est-ce que vous m’en voulez réellement de vous avoir amené à Disney ?

Henri cessa de pleurer et jeta un regard interrogateur à son père. Eulalie, plus âgée que lui, posa une main consolatrice sur son épaule.

— Papa, on a juste envie d’y retourner, mais ce n’est pas une raison pour être fâchés !

Il l’embrassa sur le front et ferma le téléviseur.

— Allez chercher vos sacs, on doit partir, annonça-t-il en jetant les papiers essuie-tout imbibés de lait.

* * *

En grimpant dans la voiture, Eulalie s’empressa d’attraper le fil USB pour y connecter son téléphone. Presque aussitôt, les haut-parleurs lancèrent un des plus grands succès de Disney. Alain n’aurait pas su dire le titre de la chanson, mais il reconnaissait l’une des musiques du film Lilo & Stitch qui avait été produit en live-action, le préféré de sa fille depuis sa sortie au printemps. Laissant échapper un soupir, il reporta son attention sur la route. Les nouvelles de la circulation devraient attendre.

Malgré tous les désagréments de la matinée, il réussit à stationner sa luxueuse Mercedes dans le stationnement de la garderie à 7 h 15. Pas une seule voiture ne s’y trouvait.

— Henri, donne la main à ta sœur, lui ordonna-t-il en sortant du véhicule.

Attrapant les enfants, il marcha vers le bâtiment, plongé dans le noir. Un désagréable souvenir du confinement pendant la pandémie lui revint… avec lui, la présence rassurante de Chantale, qui veillait alors sur chaque détail. Il consulta son cellulaire : on était bien mercredi.

— Qu’est-ce qui se passe ?

L’urgentologue composa le numéro de l’établissement. Après cinq sonneries, un message lui indiqua que la boîte vocale était pleine et qu’il devait essayer de nouveau plus tard.

La nécessité de trouver une solution de rechange le força à téléphoner à sa mère.

— Allez, venez, on s’en va, dit-il en attrapant son fils par la main.

— Non, ze veux zouer au parc, gémit le garçon en tirant sur sa manche.

— Pas maintenant… allô, maman ?

Il hissa son fils dans ses bras, transportant l’enfant en pleurs.

— Alain ! Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta la grand-mère en entendant les cris de son petit-fils.

— Attends-moi une petite minute.

Aussitôt après avoir déposé le petit dans la voiture, il claqua sèchement la portière. Il fit signe à Eulalie d’installer son frère dans le banc pour enfant.

— Salut, maman, pourrais-tu t’occuper d’Henri aujourd’hui ?

— Il est malade ?

— Non, la garderie est fermée, se contenta-t-il d’expliquer.

Sa mère resta silencieuse plusieurs secondes.

— Oui, j’ai entendu parler d’une histoire de débrayage, lui confirma-t-elle.

— Je n’en sais rien, nous sommes revenus tard hier soir.

En prenant la route pour se rendre à l’école de sa fille, le médecin mit la radio au poste d’actualités. Quand la petite voulut remettre sa musique, il dut intervenir.

— Arrête, Eulalie ! J’ai besoin d’entendre ce qui se dit ce matin !

L’enfant se rencogna dans son siège, les bras croisés, la mâchoire serrée. Sans dire un mot, elle fixa le décor qui se déroulait par la fenêtre. À la radio, une publicité annonçait la sortie du tout nouveau film du cinéaste Philippe Falardeau. L’urgentologue arriva à l’école de sa fille, avant d’avoir pu entendre le moindre bulletin d’informations.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Un autre stationnement désert. Il vérifia l’heure. Non, il n’était pas en avance. Tout paraissait étrangement figé.

Alain laissa les enfants dans la voiture pour vérifier que les portes de l’école étaient bien closes. Elles l’étaient.

* * *

En s’arrêtant devant la maison de sa mère, il réalisa qu’il allait être en retard. Il lui fallait aviser l’hôpital.

Seul dans sa voiture, il téléphona à son bureau. Un coup d’œil sur l’horloge lui indiquait qu’il était déjà 7 h 35. À cette heure-ci, Mathilde aurait dû répondre. Immédiatement après avoir raccroché, il appela directement à l’urgence.

— Ça n’a aucun sens ! maugréa-t-il en coupant la communication.

Quelque chose clochait. La garderie et l’école étaient fermées. Personne ne répondait à l’hôpital et la circulation était catastrophique. L’urgentologue changea le poste de radio pour en trouver un qui commentait l’actualité. Selon les nouvelles locales, les rues de la vieille capitale étaient bouchées. Une obscure manifestation bloquait les artères entourant l’Hôtel du Parlement. Maugréant après ce nouveau contretemps, il changea d’itinéraire pour éviter le trafic.

Il croisa un Tim Hortons. Ressentant déjà le réconfort qu’allait lui apporter son café, il emprunta l’entrée du petit restaurant à déjeuner. Aucune file d’attente pour le service à l’auto, c’était enfin son jour de chance !

— Nom de Dieu ! s’exclama-t-il en n’obtenant aucune réponse devant le panneau d’affichage.

Personne à l’interphone. Personne à la fenêtre. Une fois de plus, le noir. Pas un bruit. Cette fois, un sentiment d’urgence le poussa à se rendre rapidement à l’hôpital. Quelque chose d’étrange se passait dans la capitale. Une sueur froide lui glissa dans le dos. Et si ce n’était pas un simple débrayage ? Et si quelque chose de plus grave se tramait ?

Il inspira profondément, ramené à l’hôpital d’un coup. Le médecin s’éloignait de la cantine, son gobelet de café à la main. Dans le couloir le menant aux ascenseurs, il croisa un collègue.

— Docteur Sagami ! Savez-vous ce qui arrive ? lui demanda-t-il nerveusement.

— Vous n’avez pas reçu le mémo ?

Cette fois, le docteur Champlain s’empressa de vérifier sa boîte courriel. À travers une panoplie de messages commerciaux, il en trouva un qui émanait du service des ressources humaines de l’hôpital.

Bonjour,

Nous demandons à tous les membres du personnel de se présenter à l’hôpital ce matin. Le personnel infirmier, médical, administratif et d’entretien, nous a notifié un taux d’absentéisme au-dessus de la normale. Tous les rendez-vous ont été annulés et, pour nous permettre de poursuivre les soins de base de nos patients, toutes les personnes disponibles devront offrir de leur temps aux différents départements.

Guy Saulniers, directeur des ressources humaines

Chapitre 1

Québec - Dimanche 9 août 2026

Le projet de loi C78 était tellement gros que, en dehors du gouvernement, rares étaient ceux qui avaient pris le temps de le lire dans sa totalité. Cependant, plusieurs des articles étaient largement commentés dans les médias du pays.

Aucun groupe des minorités n’était épargné. Les féministes ; les membres LGBTQ+ ; l’immigration ; les droits de la personne ; les pro-choix ; même les pro-vie avaient leurs récriminations.

Si ce projet de loi avait fait partie du programme du parti avant les élections, les Traditionnalistes n’auraient eu aucune chance d’être élus. Leur cote de popularité était au plus bas depuis l’annonce du projet. Du moins, c’était l’impression donnée par les commentateurs télévisés.

Écœurée par cette diatribe verbale qui ne menait nulle part, Livia éteignit le poste de télévision. Depuis des mois, elle suivait l’information sur le sujet et elle avait toujours été certaine que ça ne passerait pas au vote. Si le pays n’était pas gouverné par une majorité masculine, cette histoire serait morte dans l’œuf. Devant la planche à découper où elle avait étalé une trop grande quantité de légumes, elle taillait avec des gestes rageurs les branches de céleri qu’elle jetait négligemment dans le plat de service.

— Je crois qu’ils sont tous morts, lui envoya Jean-Christophe, son mari avec un sourire charmeur.

Au lieu de rire de sa plaisanterie, Livia leva ses grands yeux humides vers lui. Elle en avait assez que les hommes se mêlent de sujets qui ne concernaient que les femmes.

— C’est certain que ça ne t’affecte pas, tu es un homme blanc privilégié !

— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda-t-il.

Étonné par cette réaction excessive, Jean-Christophe déposa ses achats sur le comptoir et s’approcha de celle qu’il aimait depuis toujours. Il s’apprêtait à l’enlacer quand Livia le repoussa sans ménagement. Il recula en jetant un regard nerveux au couteau qu’elle brandissait comme s’il ne s’agissait que d’un simple ustensile de cuisine.

— Est-ce qu’il y a un problème avec les filles ?

— Pourquoi est-ce que tu penses toujours que c’est nous qui avons un problème ? envoya-t-elle en déposant son couteau avec trop peu de précautions.

— Qu’est-ce qui te prend, tout à coup ? La journée avait si bien commencé.

Livia s’éloigna sèchement. Quand elle lui répondit, son ton était un peu plus posé.

— C’est ce maudit projet de loi, se contenta-t-elle d’expliquer.

— Oh !

Ce n’était pas le moment d’exacerber son humeur. Habituellement, son mari savait quand il valait mieux la laisser seule. Cette fois, il n’avait pas compris.

— Oh ? Qu’est-ce que c’est que ce « Oh » condescendant ? demanda-t-elle avec un timbre de voix qui avait monté exagérément dans l’aiguë.

— C’est encore cette histoire de registre des avortements, je suppose.

— Mais c’est bien plus que ça ! Tu… tu ne peux pas comprendre.

— Arrête de t’inquiéter pour si peu, voulut-il la rassurer. Ça pourrait être encore pire.

L’insouciance de son mari la choqua. Elle reprit le couteau et s’attaqua aux carottes. Elle faisait voler les extrémités des légumes dans toute la cuisine. Elle s’arrêta aussi brusquement, se tournant face à lui.

— Ce qui touche l’avortement n’est pas une affaire d’homme. Alors tu peux fermer ta grande gueule !

— Livia Marchand, ça suffit.

Jean-Christophe avait prononcé son nom d’une voix ferme et forte dans l’espoir de la saisir, mais il obtint l’effet contraire.

Dans un geste de rage, Livia envoya valser le plateau de crudité dans sa direction. La planche se renversa aussi sur lui avec son contenu, ainsi que le couteau. Par chance, la lame ne fit qu’effleurer son jean avant de tomber bruyamment sur les tuiles de céramique.

— Kiki, est-ce que ça va ? s’empressa-t-elle de lui demander en découvrant une série de gouttes de sang qui tachait le comptoir.

— Je crois.

Jean-Christophe détaillait ses mains et ses bras à la recherche de sa blessure, mais il n’avait rien.

— Lili, tu saignes !

Il se précipita sur elle et lui attrapa le poignet. Du sang s’écoulait d’une profonde entaille au dos de sa main. Il la traîna au lavabo et fit couler un fin filet d’eau sur l’estafilade. Livia éclata de rire. Sa colère s’était retournée contre elle. L’incident l’avait détendue et d’une voix redevenue calme, elle se laissa soigner, tout en prenant soin d’expliquer la réalité à son mari.

— Il est important que tu comprennes ce que représenterait pour nous, les femmes, un tel registre. Ce n’est pas qu’une atteinte massive à la vie privée, c’est une intensification du contrôle patriarcal. C’est le but de l’entièreté de ce projet de loi.

— Tu ne crois pas que tu exagères un peu ?

Livia jeta un regard désemparé à son époux.

— Est-ce que tu l’as lu ?

— Non, j’en connais seulement les bribes qu’on a entendues dans les médias, avoua-t-il.

Tout en regardant sa blessure, elle poursuivit :

— Ça, c’est une arme entre les mains du gouvernement et un puissant moyen de nous faire peur, de nous faire taire, de nous obliger à rentrer dans le rang.

— Mais en quoi ça nous toucherait directement ?

— Le droit à l’avortement, c’est la liberté de disposer de notre corps.

Jean-Christophe écoutait ses explications avec beaucoup d’intérêt.

— Ce registre pourrait ouvrir la porte à des discriminations dans les processus d’embauche, dans les assurances, ou dans l’accès aux soins. Selon le niveau de confidentialité appliqué, il pourrait devenir un puissant outil de pression, autant sur le plan social que professionnel.

Son mari était resté attentif à chacune de ses paroles. Malgré son empathie pour la cause des femmes, cette explication n’était pas suffisante. Comme chaque fois, elle utilisa un exemple concret qui le touchait.

— Imagine si notre fille se retrouvait enceinte ! Les nouvelles restreintes du projet de loi pourraient lui interdire le droit à l’avortement. Et suppose que si elle y avait accès, son nom dans ce registre pourrait l’empêcher de suivre le cursus universitaire de son choix.

— Je suis vraiment désolé, s’excusa-t-il. Je n’avais pas envisagé les choses de ce point de vue.

Livia lui sourit. Elle se rappelait pourquoi elle aimait tant son mari. Depuis toujours, il l’entendait. Il ne faisait pas que l’écouter. Il prenait conscience de l’ampleur des enjeux que devaient affronter les femmes.

— Je t’aime Kiki, t’es vraiment le plus merveilleux des hommes, dit-elle en enroulant sa blessure de papier essuie-tout. S’ils étaient tous comme toi, le monde serait meilleur.

Jean-Christophe embrassa sa femme avant de ramasser ce qui se trouvait sur le sol et de l’envoyer au fond du lavabo.

Emilie apparut à ce moment-là.

— Wow ! Est-ce que j’interromps quelque chose ?

— Je viens de gâcher tout le plateau de crudité, avoua Livia.

— Bah, t’en fais pas, on va tout nettoyer.

— Non, c’est tombé par terre ! Avec mon sang et tout !

Emilie était déjà au lavabo et rinçait les légumes à l’eau fraiche. Livia se contenta de l’observer. L’apparition de son amie la calmait. C’était un don chez elle. Dès qu’elle apparaissait, son franc-parler et sa bonhomie devenaient contagieux.

— Ben voyons, ce ne sont que des légumes ! Ça pousse dans la terre ! Un peu d’eau et du vinaigre et il ne restera plus aucune trace de tes bactéries, promit-elle.

Livia s’assit à la table de la cuisine, pendant que Jean-Christophe et Emilie s’occupaient de ramasser son dégât.

— Kiki, sors le bol à punch, s’il te plaît. Je vais préparer la sangria pendant que ça trempe.

La demande d’Emilie était presque un ordre. Jean-Christophe, qui la connaissait depuis la petite école, obéit. Il déposa le bol sur le comptoir alors qu’Emilie sortait les bouteilles qu’elle avait apportées pour l’occasion.

— T’as besoin d’aide ? lui proposa Livia.

— Occupe-toi plutôt de ta blessure, je ne veux pas de sang dans mon drink, s’opposa Emilie.

— Bonté Divine, s’exclama Annabelle en voyant le papier essuie-tout rougissant qui couvrait la main de son amie.

— T’arrives à point nommé, on a une blessée.

Emilie était venue prendre la nouvelle venue dans ses bras. Annabelle, infirmière de métier, faisait partie de ce petit groupe d’amies d’enfance.

— Max n’est pas avec toi ? lui demanda Livia en la laissant retirer le papier qui collait à sa peau.

— Il m’a déposée avant de repartir. Il doit passer à la pâtisserie ramasser le gâteau.

Annabelle avait répondu négligemment à sa question sur l’absence de son petit copain. Elle s’occupait de sortir la trousse de secours de son sac pour nettoyer correctement la plaie.

— Comment t’es-tu fait ça ?

— Bof, une niaiserie, se contenta de lui répondre Livia. As-tu des nouvelles de Nayla ? Je n’ai pas réussi à la joindre, ajouta-t-elle pour changer de sujet.

— Sandrine doit passer la prendre. Il n’est pas question de la laisser seule en ce moment, répondit Emilie à sa place.

Nayla, leur amie bibliothécaire, vivait une récente peine de cœur. Son petit copain l’avait quittée pour, selon ses dires, se concentrer sur sa carrière. Il avait eu l’audace de lui reprocher son manque de soutien alors qu’elle ne lui demandait que de payer sa part des dépenses domestiques.

« Si tu croyais vraiment en moi, tu arrêterais de m’asticoter avec tes histoires. C’est chez toi ici, tu fais tout pour me le rappeler. », lui avait-il dit.

— Comment va-t-elle ? l’interrogea Annabelle.

— Pas très fort. Elle ne mange pratiquement pas et passe son temps à dormir. Tu verras, ses yeux ne mentent pas, elle est cernée jusqu’aux dents.

Annabelle et Livia ne purent réprimer un petit rire devant l’expression colorée. Emilie avait l’art de dédramatiser n’importe quelle situation avec des « phrases imagées » rigolotes.

Chapitre 2

Pendant que tout le petit groupe d’amies s’étaient installés sur le patio extérieur, Maxime, le petit ami d’Annabelle, apparut par la porte de derrière, transportant une boîte provenant de la pâtisserie près de chez lui. Sandrine arriva quelques minutes plus tard. Elle était seule.

— Où est Nayla ? lui demanda Emilie.

Étonnée par l’absence de leur amie, Emilie s’apprêtait à sauter dans sa voiture pour aller la chercher elle-même.

— Ils ne sont pas loin, juste derrière, soupira Sandrine.

— ILS ? Non, ne me dis pas qu’elle l’a repris !

Sandrine se contenta d’opiner de la tête. Dans un silence tacite, ils accueillirent leur amie et son copain, qu’elles détestaient, avec les sourires les plus avenants.

Pendant que les femmes s’étaient assises près de la piscine, une carafe de sangria entre elles, les hommes discutaient autour du barbecue. Réjean, le petit ami de Nayla, leur parlait de sa dernière acquisition ; une Audi R8 Spyder. Jean-Christophe était impressionné par la luxueuse bagnole de l’avocat. Avocat d’affaires, cet homme qui avait grandi dans le quartier pauvre de Montréal-Nord poursuivait sa carrière florissante.

— Je ne pensais pas que ce genre de voiture t’intéressait, fit remarquer Jean-Christophe.

— Ce n’est que pour impressionner les clients. Ça fonctionne vraiment. J’ai réussi à décrocher deux nouveaux contrats que je n’aurais probablement jamais eus si je m’étais pointé au rendez-vous avec la vieille Toyota de Nayla.

Alors que Jean-Christophe acquiesçait poliment de la tête, Maxime, qui ne s’intéressait pas vraiment aux questions d’argent et d’apparence, se jeta dans l’eau rafraîchissante de la piscine. Au passage, il éclaboussa les cinq amies qui discutaient discrètement.

Annabelle se redressa brusquement et réprimanda gentiment son petit copain. Celui-ci l’attrapa par la main et l’entraîna avec lui.

— Max ! Je suis toute trempée, lui lança Annabelle en sortant de l’eau.

— C’est le but, lui répondit-il en l’enlaçant tendrement.

Annabelle le laissa faire avant de le repousser doucement. Elle s’enroula dans un drap de bain et se dirigea vers la maison.

— Tu veux que je prépare une autre sangria ? proposa-t-elle à Livia en attrapant le pichet déjà vide.

— Tu vas tout trouver au frigo, acquiesça l’hôtesse. Il y a aussi des litchis au congélo pour servir de glaçons.

Nayla se leva avant qu’Annabelle ait pénétré dans la maison. Elle proposa son aide.

— Tu peux ouvrir la boîte de litchis ? lui demanda Annabelle.

— Réjean veut que je quitte mon travail ! lâcha Nayla, dans un souffle.

Annabelle prit quelques secondes avant de réagir à cette révélation inattendue. Nayla, habituellement réservée, avait prononcé cette phrase avec beaucoup d’inquiétude. La réaction de son amie était importante et celle-ci le savait. Elle devait lui répondre avec délicatesse.

— Si tu quittes ton poste à la bibliothèque, qui va payer les frais de la maison ? lui fit-elle remarquer.

— Réjean m’a promis de tout prendre à sa charge, bien sûr.

Elle avait fait cette déclaration d’une voix hésitante en évitant le regard d’Annabelle.

— Il te reprochait ton manque d’implication. Est-ce que c’est vraiment ton désir ou tu ne le fais que pour lui, pas pour toi ?

La question aurait dû indigner Nayla, mais au contraire, elle resta silencieuse, fixée sur la boîte de conserve qu’elle essayait d’ouvrir. Son attitude trop soumise choquait Annabelle, mais elle n’osait pas le montrer, de peur de la blesser.

— Je l’aime, tu sais ! Et aussi, nous allons avoir un enfant, lui révéla-t-elle enfin.

Annabelle avala sa salive de travers. Elle n’avait jamais aimé Réjean. Ce genre de personnage lui avait toujours hérissé le poil. S’il n’avait pas été le petit copain de Nayla, jamais elle n’aurait ressenti l’obligation de le fréquenter. Mais sa belle amie avait l’âme très romanesque. Elle ne pouvait s’empêcher de ne voir que le bon chez une personne, même si elle n’avait rien de positif à lui offrir.

« Pourquoi manque-t-elle tant de confiance en elle ? l’avait un jour questionnée Emilie. Si j’avais son visage d’ange et son corps parfait, tu peux être sûre que je ne me gênerais pas pour me pavaner à longueur de journée. »

Certaine que c’étaient ses fréquentations néfastes qui lui avaient fait perdre la belle assurance de sa jeunesse, Annabelle ne pouvait que l’excuser. Emilie avait une force qu’avait forgée son éducation et ses expériences. Nayla venait d’un milieu sain et aimant. Jamais, dans son enfance, elle n’avait eu à se battre pour sa survie. La vie s’était chargée plus tard de lui montrer qu’il était difficile d’être une femme dans un milieu forgé pour et par les hommes.

— Vous allez adopter ? Vous y avez bien réfléchi ? Un enfant, ça coûte cher.

Nayla avait toujours rêvé d’avoir une grande famille. Malheureusement, elle avait dû y renoncer quand elle avait appris qu’elle était stérile. Son dernier copain l’avait justement quittée pour cette raison. La belle bibliothécaire avait pleuré durant plus d’une année entière. Quand Réjean était rentré dans sa vie, c’était une bénédiction… en apparence. L’homme était un manipulateur qui utilisait son talent à son avantage. Rapidement, les quatre amies avaient réalisé qu’il ne la méritait pas. L’adoption d’un enfant ne pouvait être qu’une idée de celui-ci.

— Je suis enceinte, dit doucement Nayla.

Annabelle s’étouffa. Depuis des années que Nayla pleurait son incapacité à pouvoir enfanter, comment aurait-elle pu réagir autrement ? Mais un enfant avec Réjean ! C’était comme de la condamner à mort.

— C’est impossible ! Comment ?

— Je sais que ça surprend, mais c’est arrivé !

Quelques larmes de bonheur coulèrent sur les joues de la bibliothécaire. Elle s’empressa de les essuyer en prenant soin de ne pas étaler son mascara sur le visage.

— Je crois que des félicitations s’imposent ! exprima Annabelle, encore sous l’effet du choc. Mais comment ton médecin justifie ça ?

— C’était Lucien qui avait consulté, lui précisa-t-elle. Comme le problème ne venait pas de lui, c’était évidemment moi qui étais stérile.

Lucien était l’ancien petit ami de Nayla. Ils avaient été en relation durant sept ans avant qu’il ne la quitte pour une autre capable de lui offrir une famille. La pauvre bibliothécaire avait pris des mois pour s’en remettre.

— Le salaud ! Il t’a menti, c’est évident !

Annabelle claqua violemment la porte du réfrigérateur.

— Ça ne sert à rien de se fâcher, voulut la calmer Nayla. Ce qui importe, c’est maintenant.

Serrant les dents pour retenir le flot de mots colorés qui lui brûlaient les lèvres, Annabelle attrapa son amie dans ses bras. Nayla avait toujours été trop naïve. Depuis qu’elles se connaissaient, elle pardonnait tout à tout le monde, comme si personne n’avait de mauvaises intentions. L’infirmière était toujours déçue de constater à quel point les gens profitaient de cette vulnérabilité.

— N’en parle pas tout de suite aux autres, lui fit-elle promettre avant de traverser la porte-fenêtre.

Annabelle n’eut pas l’occasion de lui répondre qu’Emilie accourait vers elles.

— Nous allons toutes participer à la marche pour protester contre le projet de loi C78, annonça-t-elle en attrapant le pichet de sangria.

Le regard que posa Réjean sur Nayla était éloquent. Il n’eut pas besoin de dire quoi que ce soit que la bibliothécaire s’excusa de ne pas pouvoir être des leurs.

Chapitre 3

Québec - Samedi 15 août 2026

Stationnée devant le 3245 rue de Val Ombreuse à Sainte-Foy, Livia coupa le moteur du véhicule utilitaire noir. Elle jeta un regard impatient à l’horloge de la voiture. Ses doigts tambourinaient sur le volant. Elle exhala un soupir exaspéré. Au moment où elle se redressa dans son siège, Annabelle éclata de rire.

— Arrête de t’en faire. On est amplement en avance, la rassura-t-elle.

— T’as raison, grommela distraitement Sandrine sur le siège arrière.

— Pourquoi est-ce qu’elle n’est jamais capable d’être à l’heure ? soupira Livia.

À peine avait-elle terminé sa phrase qu’Emilie sortait de la maison par la porte de côté. Contrairement à ses amies qui portaient des vêtements et des chaussures confortables, la pétillante jeune femme avait chaussé une paire de bottillons à talon — qui ne faisait qu’augmenter sa taille déjà au-dessus de la moyenne — ainsi qu’un veston à la coupe très tendance de couleur fuchsia. Elle avait noué ses cheveux dans une haute queue de cheval, ce qui rehaussait les teintes de rose, de bleu et de violet qui se chevauchaient sur son abondante chevelure. Évidemment, elle exhibait un maquillage tout aussi haut en couleur que l’était l’ensemble de sa personne.

— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop, nota Sandrine en ramassant son sac sur le siège à côté d’elle.

— Non, absolument pas ! Le but d’une marche comme celle-là, ce n’est pas justement de nous faire remarquer ?

À l’avant, Annabelle et Livia esquissèrent un sourire en coin. Il était pratiquement impossible, pour leur amie, de rater une occasion de taquiner l’autre. Sandrine était une femme magnifique. Sa peau d’un chaleureux brun doré mettait en valeur le bleu profond de ses yeux. Elle portait sur sa tête d’épaisses tresses africaines qui lui descendaient jusqu’à la taille. Sa beauté n’avait rien à envier à Emilie. Malgré cela, elle avait toujours été en compétition ouverte avec la jolie blonde. Personne ne lui en voulait, pas même Emilie. Les quatre amies étaient toutes au courant des épreuves qu’elle avait dû traverser dans son ancienne école.

— By the way, t’es absolument splendide, la complimenta sa copine colorée.

Les filles rirent de bon cœur. Même Sandrine ne put réprimer un sourire enjoué. Emilie savait comment atténuer ses sentiments. Depuis le jour de leur rencontre, ça s’était toujours passé ainsi entre elles.

* * *

— Lili, ôte-toi les doigts de dans l’nez, sinon on n’arrivera jamais, la taquina Emilie.

Livia lui fit un doigt d’honneur sans même se donner la peine de la regarder. Habituée aux débordements de sa colorée amie, elle savait qu’il était inutile de la prendre au sérieux.

— Hey, qu’est-ce que vous pensez de la grossesse de Nayla ? demanda-t-elle pour alimenter la conversation.

Annabelle lui jeta un regard horrifié. Elle avait promis à Nayla de n’en parler à personne pour le moment. Si elle s’était ouverte à Livia, c’était surtout parce qu’elle s’inquiétait pour elle.

— Hahaha ! Nayla, enceinte ! rigola Emilie.

Elle fut la seule à rire de la nouvelle. Sandrine n’avait pas manqué le regard chargé de reproches d’Annabelle.

— Comment ça se peut ? s’écria-t-elle.

Remarquant son erreur, Livia s’excusa.

— Tu ne m’avais pas dit que ça devait rester secret.

— Pourquoi elle ne voulait pas nous le dire ? Elle est aussi notre amie, s’exclama Sandrine.

Annabelle se tut. Elle se sentait coupable. C’était uniquement sa faute.

— J’imagine que le père, c’est son imbécile d’avocaillon.

Emilie avait lancé cette déclaration sur un ton dédaigneux.

— Tu t’entends, lui reprocha Annabelle. Pourquoi crois-tu qu’elle ne souhaitait pas s’ouvrir à vous ?

— Sérieusement ! Tu es d’accord avec ça !

— Si ça la rend heureuse ! Pourquoi pas ?

Livia se sentit obligée de prendre la défense de son amie. Elle l’avait souvent écouté pleurer quand elle était convaincue d’être stérile. Depuis leur jeunesse, Nayla avait régulièrement partagé son rêve d’avoir une famille. Étaient-elles réellement ses amies si elles ne se réjouissaient pas de son bonheur ?

— Il lui a proposé de quitter son travail pour se concentrer sur l’éducation du bébé, leur avoua Annabelle.

— Nooon ! Il ne faut surtout pas.

Le cri de Sandrine les fit toutes sursauter.

— Qu’est-ce qui te prend ? lui demanda Emilie en lui flanquant une claque sur le bras.

— Il ne la mérite pas ! Il va l’abandonner à son sort ! Elle doit à tout prix garder son travail.

— Pourquoi en es-tu aussi certaine ?

Annabelle s’était tournée sur son siège pour regarder Sandrine dans les yeux. Elle tenait à connaître ce que son amie avait appris.

— Il a une maîtresse, leur annonça Sandrine.

— Comment le sais-tu ?

Emilie craignit que ce soit elle l’amante de Réjean.

— Je suis tombée sur eux quelques jours avant leur séparation. C’est moi qui avais convaincu cet imbécile de quitter Nayla. C’était ça où c’était moi qui lui dévoilais sa trahison.

— Maître Corbeau est descendu de sa branche, on dirait, laissa échapper Emilie.

Personne ne rit. Le silence tomba dans l’habitacle. Aucune d’elles n’avait envie d’être celle qui révélerait la vérité à la douce Nayla. Pas une parole ne fut prononcée avant que Livia ne stationne la voiture à proximité du Vieux-Québec.

— Allez, on est arrivées !

Livia coupa le moteur et ouvrit sa portière.

— On va en rester là ?

Emilie prenait Annabelle et Sandrine à partie.

— C’est la vie de Nayla. Ce n’est pas à nous d’anéantir son rêve d’avoir une famille, déclara Annabelle. On doit respecter son choix.

Elle sortit et fit le tour du véhicule pour récupérer sa pancarte.

— On va devoir garder ce secret pour nous, les avertit-elle.

* * *

La marche s’était déroulée pacifiquement. Environ trois cents femmes avaient participé à l’événement. Livia avait filmé le moment où un petit groupe s’était mis à brandir leurs pancartes, comme dans une vieille danse folklorique. Le reste des manifestantes avaient suivi le mouvement en les encourageant de leurs cris chantants.

Derrière elles, tout le long de leur chemin, des voitures avaient klaxonné à leur passage. Certains démontraient ainsi leur soutien à leur mouvement alors que d’autres exprimaient leur désaccord.

Deux véhicules de patrouille étaient passés, tôt au début de la journée, pour s’assurer de la sécurité des manifestantes. Ils étaient revenus à la fin de la marche pour disparaître quelques minutes plus tard.

Le jour suivant, dans le quotidien de la ville, un petit encart en page dix expliquait qu’une manifestation féministe s’était tenue dans le Vieux-Québec. Le court article mentionnait que leur mouvement avait causé la congestion vécue par les automobilistes, mais n’indiquait pas la raison de leur présence.

Assise au comptoir de la cuisine, Livia lisait la chronique en secouant la tête. Elle froissa le journal et le jeta vers la poubelle.

— Maudite cochonnerie ! s’exclama-t-elle en voyant le papier rebondir sur le bord de la corbeille avant d’atterrir sur la céramique.

Navrant. Trois cents femmes dans les rues, et rien ne change. Il faudrait un mouvement de masse pour que les gouvernements nous entendent enfin.

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