Extrait gratuit · Thriller politique féministe

La Révolte des Femmes

Certaines sociétés basculent plus vite qu’on le croit.

Une loi controversée. Une colère qui monte. Un pays au bord de la rupture.

La Révolte des Femmes - Dégustation littéraire

Prologue

L’hôpital était presque vide. Trop vide pour un mardi matin.

En franchissant les portes automatiques, le docteur Alain Champlain ralentit sans savoir pourquoi. Les urgences étaient inhabituellement calmes. Le poste des infirmières, désert.

Il marchait d’un pas distrait le long des couloirs étroits, absorbé par l’écran de son téléphone. Un cliquetis métallique lui fit relever la tête. Le grillage de la cafétéria était baissé.

— Qu’est-ce qui arrive encore ici, grogna-t-il.

La cantine, ordinairement bondée, était abandonnée. Les portes closes empêchaient quiconque d’y pénétrer.

Ce n’était pourtant pas un jour férié.

Depuis le début de sa matinée, les signes s’étaient accumulés. Jusque-là, il les avait réglés un à un. Mais cette fois, il ne pouvait plus les ignorer.

Devant les machines distributrices, il soupira. Son besoin de réponses devenait pressant, mais avant tout, il se résignait à avaler cette mixture brunâtre honteusement appelée « café ».

* * *

Une heure plus tôt, rien n’annonçait ce qu’il allait découvrir.

Ce matin, des embouteillages paralysent les rues du Vieux-Québec, ralentissant considérablement la circulation. Une manifestation s’est installée devant l’Hôtel du Parlement, provoquant un encombrement et la grogne des automobilistes. Notre chroniqueur Gaëtan Dubois est sur place : Gaëtan, l’antenne est à vous.

Devant l’écran du téléviseur, Eulalie, âgée de sept ans, changeait de chaîne pour regarder les dessins animés.

— Ma chérie, remets les nouvelles ! demanda son père en entrant dans la cuisine.

Voulant savoir ce qu’il en était de la circulation, il attrapa sans attendre la télécommande abandonnée sur le comptoir. Avant qu’il n’ait le temps de changer de poste, le bol de céréales du petit Henri tomba au sol, répandant son contenu sur le plancher. Une suite d’expressions colorées franchit ses lèvres. Croyant qu’on le grondait, l’enfant se mit à pleurer.

Entre les gémissements du garçon et les voix criardes de l’émission pour enfants, le père se sentit submergé. Avant son retour au travail, la réalité l’avait rattrapé.

Urgentologue à l’Hôtel-Dieu de Québec, Alain s’était retrouvé veuf à l’âge de 39 ans. Aujourd’hui, il revenait d’une semaine à Disney avec les enfants. Leur voyage avait été formidable, mais le retour, retardé à cause de problèmes techniques, avait relevé du cauchemar. Résultat, il était passé minuit quand il avait réussi à se glisser sous ses couvertures, trop épuisé pour se déshabiller.

À six heures, la sonnerie du réveil s’était mêlée à un rêve trop réaliste. Il lui semblait n’avoir pas dormi. À moitié somnolent, il s’était frappé le gros orteil contre la coiffeuse et avait serré les dents en ramassant la bouteille de parfum qui avait roulé par terre.

Dans la salle de bain, il retourna la petite fiole entre ses doigts. C’était la fragrance que portait son épouse chaque fois qu’ils sortaient en amoureux. Impossible de la jeter. Un jet lancé dans l’air lui permit de le humer avec nostalgie. Elle lui manquait. Trois ans, déjà.

Sa peau était toujours humide lorsqu’il alla réveiller les enfants.

— Papa, ze veux ça.

Le petit Henri serrait son hoodie à l’effigie de Mickey.

— C’est trop chaud, mon poussin. Tiens, prends celui-ci.

— Non, z’en veux pas.

Croisant les bras, il lui tourna le dos. Alain déposa le chandail de coton sur la chaise, et remit le hoodie à son fils.

— Dépêche-toi, on n’a pas le temps !

Le petit luttait avec le vêtement.

— Capable tout seul.

— Non, pas ce matin !

Il lui passa sa tête dans le col, et le laissa s’arranger avec les manches, avant de descendre préparer le déjeuner.

Après le décès de son épouse, trois ans plus tôt, une routine s’était installée dans la maison. Habituellement, l’urgentologue n’en dérogeait pas, mais pas aujourd’hui.

Il ouvrit le frigo. Il n’y avait plus de pain. Le panier à fruits était vide… Chantale, elle, y aurait pensé.

Chantale, son épouse, était décédée des suites d’une mauvaise chute de ski. Négligeant d’aller consulter, elle s’était couchée avec une commotion cérébrale assez sévère. Elle ne s’en était jamais relevée. À son retour d’un quart de nuit à l’hôpital, il était entré dans la chambre et avait trouvé Eulalie blottie dans les bras de sa mère, morte. Il avait attrapé la petite pour la serrer contre lui. Il n’avait pas bougé jusqu’à ce que les pleurs d’Henri le sortent de sa torpeur. Parfois, il se demandait s’il aurait su la sauver, s’il avait été là.

L’âme de la maison avait disparu avec elle. Justine, la mère d’Alain, s’occupait des enfants que son fils délaissait. Ne rentrant que pour dormir, il trouvait souvent la petite qui s’était glissée dans son lit à son réveil. Il la revoyait se lover dans les bras de sa mère. La soulevant doucement, il la ramenait dans son lit avant de partir aussitôt pour l’hôpital, sa seule échappatoire. Après un certain temps, la grand-mère avait estimé qu’elle se devait de le secouer.

— Tu sais, mon grand, je ne serai pas toujours là pour vous aider ! avait-elle dit gentiment. Tu vas devoir trouver une manière de vous organiser sans moi.

L’urgentologue avait fixé la cuisine, là où Chantale aimait se tenir quand elle déjeunait sur le coin du comptoir. Elle savait toujours quoi dire et comment le dire. Sa mère ne comprenait pas. Elle ne réalisait pas le vide qui le rongeait quand il se trouvait à la maison. Fâché, il lui avait demandé de les laisser seuls. Les deux semaines suivantes avaient été infernales. Il était arrivé fréquemment en retard à la garderie, forçant la directrice à lui remettre des avertissements. Les livraisons de repas s’étaient succédé. Le linge sale s’était accumulé un peu partout. Il avait porté la même chemise trois jours de suite ! À l’hôpital, ses collègues commençaient à s’en rendre compte. Ce fut son fils qui lui avait permis de retrouver ses esprits, lorsque le petit s’était retrouvé avec le fessier d’un rouge vif après avoir mijoté trop longtemps dans ses excréments.

— Je n’y arriverai pas, s’était-il plaint à sa mère en se présentant chez elle.

À partir de ce moment-là, Justine avait entrepris de leur installer graduellement une routine leur permettant de se débrouiller sans elle. Évidemment, leur grand-mère s’occupait d’eux dès qu’elle en avait l’occasion, mais elle pouvait vaquer aussi à ses occupations sans s’inquiéter.

Revenant à son quotidien, le médecin demanda à ses enfants :

— Est-ce que vous m’en voulez réellement de vous avoir amené à Disney ?

Henri cessa de pleurer et jeta un regard interrogateur à son père. Eulalie, plus âgée que lui, posa une main consolatrice sur son épaule.

— Papa, on a juste envie d’y retourner, mais ce n’est pas une raison pour être fâchés !

Il l’embrassa sur le front et ferma le téléviseur.

— Allez chercher vos sacs, on doit partir, annonça-t-il en jetant les papiers essuie-tout imbibés de lait.

* * *

En grimpant dans la voiture, Eulalie s’empressa d’attraper le fil USB pour y connecter son téléphone. Presque aussitôt, les haut-parleurs lancèrent un des plus grands succès de Disney. Alain n’aurait pas su dire le titre de la chanson, mais il reconnaissait l’une des musiques du film Lilo & Stitch qui avait été produit en live-action, le préféré de sa fille depuis sa sortie au printemps. Laissant échapper un soupir, il reporta son attention sur la route. Les nouvelles de la circulation devraient attendre.

Malgré tous les désagréments de la matinée, il réussit à stationner sa luxueuse Mercedes dans le stationnement de la garderie à 7 h 15. Pas une seule voiture ne s’y trouvait.

— Henri, donne la main à ta sœur, lui ordonna-t-il en sortant du véhicule.

Attrapant les enfants, il marcha vers le bâtiment, plongé dans le noir. Un désagréable souvenir du confinement pendant la pandémie lui revint… avec lui, la présence rassurante de Chantale, qui veillait alors sur chaque détail. Il consulta son cellulaire : on était bien mercredi.

— Qu’est-ce qui se passe ?

L’urgentologue composa le numéro de l’établissement. Après cinq sonneries, un message lui indiqua que la boîte vocale était pleine et qu’il devait essayer de nouveau plus tard.

La nécessité de trouver une solution de rechange le força à téléphoner à sa mère.

— Allez, venez, on s’en va, dit-il en attrapant son fils par la main.

— Non, ze veux zouer au parc, gémit le garçon en tirant sur sa manche.

— Pas maintenant… allô, maman ?

Il hissa son fils dans ses bras, transportant l’enfant en pleurs.

— Alain ! Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta la grand-mère en entendant les cris de son petit-fils.

— Attends-moi une petite minute.

Aussitôt après avoir déposé le petit dans la voiture, il claqua sèchement la portière. Il fit signe à Eulalie d’installer son frère dans le banc pour enfant.

— Salut, maman, pourrais-tu t’occuper d’Henri aujourd’hui ?

— Il est malade ?

— Non, la garderie est fermée, se contenta-t-il d’expliquer.

Sa mère resta silencieuse plusieurs secondes.

— Oui, j’ai entendu parler d’une histoire de débrayage, lui confirma-t-elle.

— Je n’en sais rien, nous sommes revenus tard hier soir.

En prenant la route pour se rendre à l’école de sa fille, le médecin mit la radio au poste d’actualités. Quand la petite voulut remettre sa musique, il dut intervenir.

— Arrête, Eulalie ! J’ai besoin d’entendre ce qui se dit ce matin !

L’enfant se rencogna dans son siège, les bras croisés, la mâchoire serrée. Sans dire un mot, elle fixa le décor qui se déroulait par la fenêtre. À la radio, une publicité annonçait la sortie du tout nouveau film du cinéaste Philippe Falardeau. L’urgentologue arriva à l’école de sa fille, avant d’avoir pu entendre le moindre bulletin d’informations.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Un autre stationnement désert. Il vérifia l’heure. Non, il n’était pas en avance. Tout paraissait étrangement figé.

Alain laissa les enfants dans la voiture pour vérifier que les portes de l’école étaient bien closes. Elles l’étaient.

* * *

En s’arrêtant devant la maison de sa mère, il réalisa qu’il allait être en retard. Il lui fallait aviser l’hôpital.

Seul dans sa voiture, il téléphona à son bureau. Un coup d’œil sur l’horloge lui indiquait qu’il était déjà 7 h 35. À cette heure-ci, Mathilde aurait dû répondre. Immédiatement après avoir raccroché, il appela directement à l’urgence.

— Ça n’a aucun sens ! maugréa-t-il en coupant la communication.

Quelque chose clochait. La garderie et l’école étaient fermées. Personne ne répondait à l’hôpital et la circulation était catastrophique. L’urgentologue changea le poste de radio pour en trouver un qui commentait l’actualité. Selon les nouvelles locales, les rues de la vieille capitale étaient bouchées. Une obscure manifestation bloquait les artères entourant l’Hôtel du Parlement. Maugréant après ce nouveau contretemps, il changea d’itinéraire pour éviter le trafic.

Il croisa un Tim Hortons. Ressentant déjà le réconfort qu’allait lui apporter son café, il emprunta l’entrée du petit restaurant à déjeuner. Aucune file d’attente pour le service à l’auto, c’était enfin son jour de chance !

— Nom de Dieu ! s’exclama-t-il en n’obtenant aucune réponse devant le panneau d’affichage.

Personne à l’interphone. Personne à la fenêtre. Une fois de plus, le noir. Pas un bruit. Cette fois, un sentiment d’urgence le poussa à se rendre rapidement à l’hôpital. Quelque chose d’étrange se passait dans la capitale. Une sueur froide lui glissa dans le dos. Et si ce n’était pas un simple débrayage ? Et si quelque chose de plus grave se tramait ?

Il inspira profondément, ramené à l’hôpital d’un coup. Le médecin s’éloignait de la cantine, son gobelet de café à la main. Dans le couloir le menant aux ascenseurs, il croisa un collègue.

— Docteur Sagami ! Savez-vous ce qui arrive ? lui demanda-t-il nerveusement.

— Vous n’avez pas reçu le mémo ?

Cette fois, le docteur Champlain s’empressa de vérifier sa boîte courriel. À travers une panoplie de messages commerciaux, il en trouva un qui émanait du service des ressources humaines de l’hôpital.

Bonjour,

Nous demandons à tous les membres du personnel de se présenter à l’hôpital ce matin. Le personnel infirmier, médical, administratif et d’entretien, nous a notifié un taux d’absentéisme au-dessus de la normale. Tous les rendez-vous ont été annulés et, pour nous permettre de poursuivre les soins de base de nos patients, toutes les personnes disponibles devront offrir de leur temps aux différents départements.

Guy Saulniers, directeur des ressources humaines

La Révolte des Femmes - Grève des femmes

Ce matin-là, personne ne comprenait encore ce qui était en train de commencer.

Le silence n’était pas un hasard.

Chapitre 1

Québec - Dimanche 9 août 2026

Le projet de loi C78 était tellement gros que, en dehors du gouvernement, rares étaient ceux qui avaient pris le temps de le lire dans sa totalité. Cependant, plusieurs des articles étaient largement commentés dans les médias du pays.

Aucun groupe des minorités n’était épargné. Les féministes ; les membres LGBTQ+ ; l’immigration ; les droits de la personne ; les pro-choix ; même les pro-vie avaient leurs récriminations.

Si ce projet de loi avait fait partie du programme du parti avant les élections, les Traditionnalistes n’auraient eu aucune chance d’être élus. Leur cote de popularité était au plus bas depuis l’annonce du projet. Du moins, c’était l’impression donnée par les commentateurs télévisés.

Écœurée par cette diatribe verbale qui ne menait nulle part, Livia éteignit le poste de télévision. Depuis des mois, elle suivait l’information sur le sujet et elle avait toujours été certaine que ça ne passerait pas au vote. Si le pays n’était pas gouverné par une majorité masculine, cette histoire serait morte dans l’œuf. Devant la planche à découper où elle avait étalé une trop grande quantité de légumes, elle taillait avec des gestes rageurs les branches de céleri qu’elle jetait négligemment dans le plat de service.

— Je crois qu’ils sont tous morts, lui envoya Jean-Christophe, son mari avec un sourire charmeur.

Au lieu de rire de sa plaisanterie, Livia leva ses grands yeux humides vers lui. Elle en avait assez que les hommes se mêlent de sujets qui ne concernaient que les femmes.

— C’est certain que ça ne t’affecte pas, tu es un homme blanc privilégié !

— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda-t-il.

Étonné par cette réaction excessive, Jean-Christophe déposa ses achats sur le comptoir et s’approcha de celle qu’il aimait depuis toujours. Il s’apprêtait à l’enlacer quand Livia le repoussa sans ménagement. Il recula en jetant un regard nerveux au couteau qu’elle brandissait comme s’il ne s’agissait que d’un simple ustensile de cuisine.

— Est-ce qu’il y a un problème avec les filles ?

— Pourquoi est-ce que tu penses toujours que c’est nous qui avons un problème ? envoya-t-elle en déposant son couteau avec trop peu de précautions.

— Qu’est-ce qui te prend, tout à coup ? La journée avait si bien commencé.

Livia s’éloigna sèchement. Quand elle lui répondit, son ton était un peu plus posé.

— C’est ce maudit projet de loi, se contenta-t-elle d’expliquer.

— Oh !

Ce n’était pas le moment d’exacerber son humeur. Habituellement, son mari savait quand il valait mieux la laisser seule. Cette fois, il n’avait pas compris.

— Oh ? Qu’est-ce que c’est que ce « Oh » condescendant ? demanda-t-elle avec un timbre de voix qui avait monté exagérément dans l’aiguë.

— C’est encore cette histoire de registre des avortements, je suppose.

— Mais c’est bien plus que ça ! Tu… tu ne peux pas comprendre.

— Arrête de t’inquiéter pour si peu, voulut-il la rassurer. Ça pourrait être encore pire.

L’insouciance de son mari la choqua. Elle reprit le couteau et s’attaqua aux carottes. Elle faisait voler les extrémités des légumes dans toute la cuisine. Elle s’arrêta aussi brusquement, se tournant face à lui.

— Ce qui touche l’avortement n’est pas une affaire d’homme. Alors tu peux fermer ta grande gueule !

— Livia Marchand, ça suffit.

Jean-Christophe avait prononcé son nom d’une voix ferme et forte dans l’espoir de la saisir, mais il obtint l’effet contraire.

Dans un geste de rage, Livia envoya valser le plateau de crudité dans sa direction. La planche se renversa aussi sur lui avec son contenu, ainsi que le couteau. Par chance, la lame ne fit qu’effleurer son jean avant de tomber bruyamment sur les tuiles de céramique.

— Kiki, est-ce que ça va ? s’empressa-t-elle de lui demander en découvrant une série de gouttes de sang qui tachait le comptoir.

— Je crois.

Jean-Christophe détaillait ses mains et ses bras à la recherche de sa blessure, mais il n’avait rien.

— Lili, tu saignes !

Il se précipita sur elle et lui attrapa le poignet. Du sang s’écoulait d’une profonde entaille au dos de sa main. Il la traîna au lavabo et fit couler un fin filet d’eau sur l’estafilade. Livia éclata de rire. Sa colère s’était retournée contre elle. L’incident l’avait détendue et d’une voix redevenue calme, elle se laissa soigner, tout en prenant soin d’expliquer la réalité à son mari.

— Il est important que tu comprennes ce que représenterait pour nous, les femmes, un tel registre. Ce n’est pas qu’une atteinte massive à la vie privée, c’est une intensification du contrôle patriarcal. C’est le but de l’entièreté de ce projet de loi.

— Tu ne crois pas que tu exagères un peu ?

Livia jeta un regard désemparé à son époux.

— Est-ce que tu l’as lu ?

— Non, j’en connais seulement les bribes qu’on a entendues dans les médias, avoua-t-il.

Tout en regardant sa blessure, elle poursuivit :

— Ça, c’est une arme entre les mains du gouvernement et un puissant moyen de nous faire peur, de nous faire taire, de nous obliger à rentrer dans le rang.

— Mais en quoi ça nous toucherait directement ?

— Le droit à l’avortement, c’est la liberté de disposer de notre corps.

Jean-Christophe écoutait ses explications avec beaucoup d’intérêt.

— Ce registre pourrait ouvrir la porte à des discriminations dans les processus d’embauche, dans les assurances, ou dans l’accès aux soins. Selon le niveau de confidentialité appliqué, il pourrait devenir un puissant outil de pression, autant sur le plan social que professionnel.

Son mari était resté attentif à chacune de ses paroles. Malgré son empathie pour la cause des femmes, cette explication n’était pas suffisante. Comme chaque fois, elle utilisa un exemple concret qui le touchait.

— Imagine si notre fille se retrouvait enceinte ! Les nouvelles restreintes du projet de loi pourraient lui interdire le droit à l’avortement. Et suppose que si elle y avait accès, son nom dans ce registre pourrait l’empêcher de suivre le cursus universitaire de son choix.

— Je suis vraiment désolé, s’excusa-t-il. Je n’avais pas envisagé les choses de ce point de vue.

Livia lui sourit. Elle se rappelait pourquoi elle aimait tant son mari. Depuis toujours, il l’entendait. Il ne faisait pas que l’écouter. Il prenait conscience de l’ampleur des enjeux que devaient affronter les femmes.

— Je t’aime Kiki, t’es vraiment le plus merveilleux des hommes, dit-elle en enroulant sa blessure de papier essuie-tout. S’ils étaient tous comme toi, le monde serait meilleur.

Jean-Christophe embrassa sa femme avant de ramasser ce qui se trouvait sur le sol et de l’envoyer au fond du lavabo.

Emilie apparut à ce moment-là.

— Wow ! Est-ce que j’interromps quelque chose ?

— Je viens de gâcher tout le plateau de crudité, avoua Livia.

— Bah, t’en fais pas, on va tout nettoyer.

— Non, c’est tombé par terre ! Avec mon sang et tout !

Emilie était déjà au lavabo et rinçait les légumes à l’eau fraiche. Livia se contenta de l’observer. L’apparition de son amie la calmait. C’était un don chez elle. Dès qu’elle apparaissait, son franc-parler et sa bonhomie devenaient contagieux.

— Ben voyons, ce ne sont que des légumes ! Ça pousse dans la terre ! Un peu d’eau et du vinaigre et il ne restera plus aucune trace de tes bactéries, promit-elle.

Livia s’assit à la table de la cuisine, pendant que Jean-Christophe et Emilie s’occupaient de ramasser son dégât.

— Kiki, sors le bol à punch, s’il te plaît. Je vais préparer la sangria pendant que ça trempe.

La demande d’Emilie était presque un ordre. Jean-Christophe, qui la connaissait depuis la petite école, obéit. Il déposa le bol sur le comptoir alors qu’Emilie sortait les bouteilles qu’elle avait apportées pour l’occasion.

— T’as besoin d’aide ? lui proposa Livia.

— Occupe-toi plutôt de ta blessure, je ne veux pas de sang dans mon drink, s’opposa Emilie.

— Bonté Divine, s’exclama Annabelle en voyant le papier essuie-tout rougissant qui couvrait la main de son amie.

— T’arrives à point nommé, on a une blessée.

Emilie était venue prendre la nouvelle venue dans ses bras. Annabelle, infirmière de métier, faisait partie de ce petit groupe d’amies d’enfance.

— Max n’est pas avec toi ? lui demanda Livia en la laissant retirer le papier qui collait à sa peau.

— Il m’a déposée avant de repartir. Il doit passer à la pâtisserie ramasser le gâteau.

Annabelle avait répondu négligemment à sa question sur l’absence de son petit copain. Elle s’occupait de sortir la trousse de secours de son sac pour nettoyer correctement la plaie.

— Comment t’es-tu fait ça ?

— Bof, une niaiserie, se contenta de lui répondre Livia. As-tu des nouvelles de Nayla ? Je n’ai pas réussi à la joindre, ajouta-t-elle pour changer de sujet.

— Sandrine doit passer la prendre. Il n’est pas question de la laisser seule en ce moment, répondit Emilie à sa place.

Nayla, leur amie bibliothécaire, vivait une récente peine de cœur. Son petit copain l’avait quittée pour, selon ses dires, se concentrer sur sa carrière. Il avait eu l’audace de lui reprocher son manque de soutien alors qu’elle ne lui demandait que de payer sa part des dépenses domestiques.

« Si tu croyais vraiment en moi, tu arrêterais de m’asticoter avec tes histoires. C’est chez toi ici, tu fais tout pour me le rappeler. », lui avait-il dit.

— Comment va-t-elle ? l’interrogea Annabelle.

— Pas très fort. Elle ne mange pratiquement pas et passe son temps à dormir. Tu verras, ses yeux ne mentent pas, elle est cernée jusqu’aux dents.

Annabelle et Livia ne purent réprimer un petit rire devant l’expression colorée. Emilie avait l’art de dédramatiser n’importe quelle situation avec des « phrases imagées » rigolotes.

Cette discussion n’était qu’un début.

Ce projet de loi ne divisait plus seulement le Parlement.

Chapitre 4

Ottawa - Vendredi 12 juin 2026

Assise seule à la table de son restaurant favori, Jacynthe Roy, députée de l’Alliance Québec dans le comté de Gatineau, fixait le fond de sa tasse. Elle était arrivée depuis une trentaine de minutes et en était déjà son troisième café. Personne ne s’était encore présenté.

— Tu crois qu’elle va rester plantée là encore longtemps ? demanda Jessica, la jeune serveuse au décolleté un peu trop plongeant.

La petite salle privée de l’établissement avait été réservée pour recevoir une demi-douzaine de personnes. C’était courant que des parlementaires, qui souhaitaient rester discrets, utilisent cet espace dédié à cet effet. Capable d’accueillir une vingtaine de convives, la salle était souvent demandée pour des plus petits comités à l’heure du déjeuner.

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? C’est ma section, après tout ! se défendit Anaïs.

Beaucoup plus conciliante que sa collègue pour le retard que provoquait l’absence d’invité dans la pièce privée de l’établissement, Anaïs jetait un coup d’œil furtif vers sa cliente.

— À lui servir rien qu’du café, t’attends pas à un bon tip, la nargua Jessica.

— Tu devrais rattacher ce bouton, lui fit remarquer sèchement Anaïs en pointant du menton le début de soutien-gorge que laissait entrevoir son décolleté.

Elle tourna aussitôt les talons. Son carafon de café frais en main, elle entra dans la salle.

— Puis-je vous resservir ?

Jacynthe leva un regard interrogatif vers la serveuse. Perdue dans ses pensées, elle paraissait étonnée par son apparition.

— Excusez-moi !

— Je vous demandais si vous vouliez un autre café, répéta Anaïs.

Elle trouvait un air triste à la députée. Cette cliente, habituée à fréquenter l’établissement, était d’un naturel avenant et souriant. Pour l’avoir régulièrement servie, Anaïs savait que ses pourboires étaient généreux. Par contre, ce matin, quelque chose était différent. Les pattes d’oies, qui ornaient généralement le coin de ses yeux, étaient à peine visibles. En contrepartie, son front était sillonné de larges rides, laissant deviner une anxiété profonde. Son sourire avait aussi quitté son visage. Sa bouche formait une sorte de moue boudeuse, qui n’était pas habituelle chez elle. Mais ce qui marquait le plus Anaïs, c’était la perte d’éclat de son regard. Ses grands yeux bruns, presque noirs, se posaient sur elle comme si elle ne la voyait qu’à travers un voile. Anaïs aurait aimé connaître les mots qui l’auraient déridée.

— Oui, merci Anaïs ! Ne soyez pas inquiète pour mes invités, ils devraient bientôt arriver, ajouta-t-elle pendant que la serveuse remplissait sa tasse.

* * *

Jacynthe jeta un coup d’œil inquiet à sa montre. Ses invités auraient dû arriver depuis une quinzaine de minutes déjà. Lui avaient-ils tous fait faux bond ? Elle avait lancé l’invitation aux chefs des partis de l’opposition. Elle espérait connaître l’intention de vote de leurs membres sur le projet de loi C78.

L’attente la plongea dans ses souvenirs. C’était quelques mois plus tôt. Le soir où Jacynthe avait prononcé son discours, celui des élections. Elle revoyait la salle en liesse. Celui-ci était empreint de souveraineté et d’espoir pour le peuple québécois. Néanmoins, elle était suffisamment lucide pour reconnaître les limites de son parti au sein du pays. Ses intentions étaient louables, mais restaient tout de même limitées aux circonscriptions québécoises.

C’était déjà son troisième mandat, mais elle savait d’ores et déjà que celui-ci serait différent. Cette fois, le parti Traditionnel avait obtenu la majorité, et elle se doutait qu’ils souhaiteraient instaurer rapidement des lois conformes à leurs valeurs. Toutefois, jamais elle n’aurait imaginé qu’un projet, tel que celui à l’étude cette semaine, pouvait trouver sa place dans son pays. Si son mandat était de protéger le peuple québécois, cette fois, c’étaient les femmes du Québec qui avaient besoin de sa voix, et pas seulement elles, mais toutes celles de la nation.

* * *

Claude Bryard, chef du parti Réformiste, fut le premier à franchir le seuil de la salle, avec une quinzaine de minutes de retard. Il aperçut Jacynthe, qui lui sourit dès qu’elle le vit.

Ancien premier ministre du Canada, il avait senti les regards se poser sur lui dès son entrée dans le restaurant. La jeune Jessica s’était précipitée vers lui pour lui offrir une table.

— Il y a une réservation au nom de Jacynthe Roy, lui dit-il gentiment.

Bien que visiblement déçue par son manque d’intérêt, la jeune serveuse aux attributs évidents le conduisit dans la salle réservée par la députée de Gatineau.

Comme chaque fois qu’il voyait Jacynthe, Claude se laissait plonger dans les souvenirs de leur ancienne relation. Dix ans plus tard, il la trouvait toujours aussi belle et désirable. Quelques mèches de cheveux gris ornaient désormais sa chevelure châtaine, et de légères rides creusaient le coin de ses yeux rieurs, mais rien de cela n’altérait son charme. S’empressant de lui rendre son sourire, Claude ne pouvait s’empêcher de revivre les moments passés dans ce chalet idyllique, isolé, qu’ils avaient partagés pendant six mois, vivant des instants très intimes.

À l’époque, c’était dans ce même restaurant, précisément dans cette pièce, que Jacynthe avait mis fin à leur idylle. Henri Lemoine, conjoint de Jacynthe et homme d’affaires influent de la région de l’Outaouais, avait surpris un texto révélateur sur le téléphone de son épouse.

— Si je souhaite sauver mon couple, il faut mettre fin à notre histoire, lui avait-elle confié.

— Comment peux-tu accepter qu’il fouille dans ton téléphone ? C’est inadmissible !

— Il avait des doutes ! Comment pourrais-je le lui reprocher ?

— Tu ne peux pas abandonner aussi facilement, avait insisté Claude.

Il était évident pour le premier ministre que son amante était résolue à s’éloigner. Elle avait néanmoins pris son insistance sur la peur que leur histoire soit dévoilée au public.

— Il a deviné qu’il y avait quelqu’un, mais il ne sait pas qui se cache derrière ce message, et je te promets de ne jamais lui révéler ton nom, l’avait rassuré Jacynthe. Par contre, nous devons cesser de nous voir. De toute manière, notre histoire ne pouvait pas durer !

Incapable de la laisser partir, il s’était entièrement ouvert à elle.

— Si tu crois que j’ai peur pour ma réputation, tu te trompes ! Je quitterais ma femme si tu me le demandais !

Jacynthe avait glissé sa main dans la sienne. Une larme avait coulé sur sa joue, ses yeux étaient fixés dans les siens.

— Je ne quitterai pas Henri ! Il m’a déjà pardonné. Ma décision est prise et irrévocable.

Elle était sortie sans lui donner la chance d’insister.

Encore aujourd’hui, ses sentiments envers elle n’avaient pas changé.

Il ne pouvait s’empêcher de rêver régulièrement d’elle. Ce n’était pas qu’il n’aimait pas son épouse, mais ce qu’il avait vécu avec Jacynthe dépassait le simple adultère. Ensemble, ils avaient partagé plus qu’une intimité charnelle. C’était une relation émotionnelle profonde et une complicité intelligente. Le genre de profondeur qu’il n’avait jamais expérimenté auparavant dans sa vie.

— Claude, je suis contente de te voir, lui lança-t-elle en se levant pour lui serrer la main.

Le contact de sa peau le traversa d’un frisson. Avait-elle ressenti, elle aussi, ce tremblement furtif ?

* * *

Un malaise s’installa dès que Claude Bryard effleura les doigts de Jacynthe en lui prenant la main. Chaque fois qu’ils se retrouvaient seuls tous les deux, la députée de l’Alliance Québec ne pouvait s’empêcher d’avoir l’impression qu’il l’imaginait toute nue.

Être près de lui la perturbait. Ensemble, ils avaient vécu une courte idylle qui avait failli lui coûter son couple. Bien que cette histoire fût terminée depuis des années, elle ressentait toujours une angoisse sourde chaque fois qu’ils se rencontraient.

Elle n’aurait su dire précisément ce qui, à l’époque, l’avait attirée dans son lit. Certes, l’homme possédait du charme et beaucoup de charisme, et il était aussi entouré d’une aura de pouvoir que lui octroyait son titre de premier ministre du Canada. Ce qui était certain, c’était que maintenant, chaque fois qu’elle le croisait, elle regrettait de s’être laissé charmer par lui.

Jasmin Beaudoin, le chef de l’Alliance Québec, dissipa son malaise en faisant irruption dans la petite salle qui leur était réservée. D’un naturel souriant, il prit facilement son aise en commandant du café à la jeune serveuse. Le dialogue avec lui était facile, et les deux invités se lancèrent dans une discussion délicate au sujet de l’indépendance du Québec. La conversation aurait facilement pu dégénérer, mais Jasmin savait comment embobiner son auditoire sans les confronter directement. Néanmoins, Jacynthe jugea bon de clore leur débat.

— Je ne crois pas que Shawn pourra être des nôtres, intervint-elle. Nous devrions commander notre déjeuner.

Sans attendre l’accord des deux hommes, elle héla la serveuse en levant légèrement la main dès qu’elle la vit se tourner dans leur direction.

Quand Shawn Driscoll, le chef du parti Démocratique Progressiste, arriva avec presque trente minutes de retard, les déjeuners avaient déjà été commandés.

— Nous ne vous attendions plus, le réprimanda Claude Bryard.

— Le décollage de mon avion a été retardé. Je n’ai malheureusement aucun poids décisionnel sur la météo.

* * *

Dès qu’il se fut assis, Anaïs, la serveuse vint prendre la commande du dernier invité. Habituée à recevoir des membres du Parlement, elle n’avait pu s’empêcher de remarquer que les trois chefs de l’opposition étaient présents dans la petite salle privée. Elle en avait immédiatement fait part à ses collègues qui s’étaient empressés de venir valider la rumeur.

— J’aimerais bien connaître la raison de cette rencontre, dit l’une d’elle.

— J’me fous de c’qu’ils disent, mais j’ramènerais ben Claude Bryard à maison ! déclara Jessica en se léchant les lèvres.

— Voyons, il fait au moins le triple de ton âge, lui reprocha Anaïs. En plus, il est déjà marié.

— Fais pas ta coincée ! Y’é cute au boutte  !

Il était vrai que l’apparence du chef du parti Réformiste n’était pas étrangère à sa popularité. Il avait remporté les deux dernières élections avec un nombre respectable de sièges. Cette année, c’étaient les rumeurs qui s’étaient colportées sur plusieurs de ses ministres qui avaient renversé la tendance des années précédentes. Bien qu’il ait été démontré qu’elles étaient fausses, les allégations de corruptions et d’agressions sexuelles avaient sapé la confiance des électeurs pour privilégier des élus plus traditionalistes.


Quand Anaïs leur apporta leur repas, Jacynthe lui demanda de fermer en sortant. Elle connaissait la règle dans cette situation. Elle abandonna son carafon de café sur la table, sachant qu’elle ne reviendrait que lorsque les invités rouvriraient la porte.

— J’aimerais m’assurer des intentions de vote de vos députés, déclara Jacynthe.

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Le nombre de sièges du parti Traditionnel est majoritaire ! Même si l’opposition entière votait contre, ça n’y changerait rien.

— Non, c’est faux ! J’ai au moins une dizaine de députés du parti qui m’ont assuré qu’ils n’étaient pas entièrement d’accord avec ce projet de loi.

Claude Bryard toussota. Même si les autres convives s’étaient retournés vers lui, il prit le temps de mastiquer et d’avaler la bouchée d’œufs coulants qu’il avait dans la bouche.

— Qu’est-ce que représente exactement, une dizaine ? demanda-t-il. C’est vague, ça.

Cette fois, ils attendaient tous la réponse de Jacynthe, qui avait légèrement rougi d’embarras.

— Neuf députés m’ont assuré leurs votes et trois autres étaient encore indécis, précisa-t-elle.

— C’est bien insuffisant, intervint Shawn Driscoll. En supposant que tous les membres de l’opposition prennent notre parti, il manquerait toujours seize voix pour empêcher l’adoption.

Jacynthe Roy se leva, repoussa brusquement sa chaise qui se renversa.

— Nous avons encore trois jours devant nous, riposta-t-elle. Je suis convaincue qu’à nous quatre, nous pouvons identifier les députés du parti Traditionnel susceptibles de s’opposer à ce projet de loi.

Les autres la regardèrent en silence. Claude se leva pour redresser la chaise de sa collègue. Il l’invita poliment à se rasseoir.

— Vous avez raison, Jacynthe ! Tout n’est pas perdu.

Ensemble, ils passèrent en revue la totalité des députés du parti Traditionnel. On octroya une partie de la liste à chacun des chefs présents. Ils sélectionnèrent ceux avec qui ils avaient déjà eu quelques affinités.

Leur déjeuner dura deux heures et la serveuse, Anaïs, dut leur rapporter trois carafes de café durant ce temps. Cette dernière ne fut pas déçue par le pourboire qu’on lui laissa sur sa facture.

* * *

Ottawa - Mardi 16 juin 2026

Trois jours plus tard, en entrant dans la Chambre des communes, Jacynthe Roy était enthousiaste. Avec l’aide des autres chefs de partis, elle avait réussi à s’allier dix-huit députés du Parti Traditionnaliste, ce qui leur assurait le rejet du Projet de loi C78.

Quand elle traversa la porte dans le sens inverse, quelques heures plus tard, Jacynthe avait perdu son sourire.

La Révolte des Femmes - le début de la révolte

Le projet de loi venait d'être adopté ?

Et rien ne serait plus comme avant.

Chapitre 5

Ottawa - Mercredi 23 septembre 2026

La lumière grise de l’aube s’était lentement dissipée, laissant les rayons déjà chauds du soleil entrer par les hautes fenêtres orientées vers la rue Wellington. Les oiseaux gazouillaient. Un silence ténu enveloppait le centre-ville d’Ottawa. On pouvait déjà supposer que la journée serait d’une chaleur écrasante pour cette fin d’été. Dehors, les contours du Parlement s’affirmaient fièrement, imposants et silencieux, comme figés dans une époque reculée.

Dans le Salon attenant à la Chambre des communes, les lourds rideaux bordeaux étaient tirés, laissant entrer la lumière de cette nouvelle journée. Un fin tapis absorbait le claquement sec des talons de Jacynthe Roy. Une odeur de café noir — tout juste versé dans une carafe d’argent sur une desserte — vint se mêler à celle du bois ciré et du cuir ancien des fauteuils.

Quelques dossiers ouverts traînaient sur une grande table de travail en noyer. Dans un coin, une télévision silencieuse diffusait les bulletins matinaux ; seules les images, muettes, racontaient une actualité encore floue, encore en train de se former. Jacynthe déposa sa veste sur le dossier d’une chaise. Elle releva les manches de son fin chemisier sur ses avant-bras en marchant vers la fenêtre la plus proche. Sa respiration s’était imperceptiblement accélérée. Le silence était empreint d’éloquence. À l’exception des rares employés d’entretien et de sécurité, elle était seule à cette heure.

Au-dehors, la circulation était encore fluide. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Elle scruta nerveusement la rue. Chaque voiture qui passait laissait espérer une silhouette familière. Rien. Pas encore.

Elle revint vers la desserte et se servit un café dans lequel elle ajouta un nuage de crème. Le son d’un klaxon la fit sursauter. Abandonnant sa tasse sur la table, elle se précipita de nouveau à la fenêtre. Elle était certaine de voir apparaitre des hordes de femmes qui répondaient à son appel.

Il n’y avait personne. Ce vide lui oppressa la poitrine.

« Et si personne ne venait… jamais ! »

* * *

Gatineau - Samedi 12 septembre 2026

Le jour où le projet de loi C78 avait été entériné par le Sénat et le gouverneur général, Jacynthe s’était enfermée chez elle. Dévastée, elle s’était cloîtrée durant trois jours, sans même se donner la peine de s’habiller.

Après ce moment de léthargie, elle se secoua. Henri, son conjoint, devait rentrer d’un voyage d’affaires avant la fin de la journée. Il n’était pas question qu’il la trouve ainsi.

Elle prit une douche ainsi qu’un petit déjeuner de fruits frais et de fromage. Dans son isolement, elle n’avalait que des cochonneries, là, elle reprenait vie. Elle s’en voulait de ne pas avoir su réagir assez tôt. Après s’être habillée, elle observa son reflet dans le grand miroir du salon. D’une main légèrement tremblante, elle replaça une mèche de cheveux dans son chignon.

— Je promets de ne m’arrêter que lorsqu’il sera abrogé, prononça-t-elle d’une voix enrouée.

Elle avait décidé que cette nouvelle loi serait son nouveau cheval de bataille. Elle possédait, dans son carnet de contacts, plusieurs personnes susceptibles de l’aider à mettre sur pied son combat.

Le premier nom qui avait accroché son regard était celui de la docteure Anissa Lemoine. Ce nom avait immédiatement ensoleillé son humeur. Anissa était la présidente de l’AFQ — Association des Femmes du Québec. Elles s’étaient connues lors d’une marche militante à l’époque de leurs études à l’UQAM — Université du Québec à Montréal. La femme d’origine haïtienne avait toujours milité pour un féminisme intersectionnel , ce qui cadrait parfaitement pour contrer la nouvelle loi C78.

Jacynthe composa le numéro. Première sonnerie. Deuxième.

— Anissa ? C’est Jacynthe. J’ai besoin de toi. Le plus vite possible.

Le rendez-vous fut fixé pour le lendemain, à Montréal.

* * *

Montréal - Dimanche 13 septembre 2026

Partiellement dissimulé derrière de gros érables centenaires, Le Figuier Malin avait pris naissance à l’intersection de l’avenue Duluth et de la rue Saint-Hubert. Les propriétaires, deux femmes dans la cinquantaine, anciennes militantes féministes, fermaient parfois le café durant quelques heures sous prétexte d’une réunion privée, quand une rencontre sensible avait besoin d’intimité. C’était le cas ce matin.

À l’intérieur de l’établissement, une lumière douce et filtrée par des lampes aux abat-jours en tissu baignait la seule cliente dans un environnement discret. Des banquettes en velours vert bouteille longeaient les murs de briques brutes. Au fond, un escalier en colimaçon menait à une mezzanine étroite où deux petites tables donnaient sur la rue, mais elles étaient à peine visibles de l’extérieur.

Une odeur de cannelle et de café noir emplissait la pièce. En sourdine, on entendait la chanson très connue de Richard Desjardins, « Tu m’aimes-tu ».

Jacynthe Roy tendit la main à Colette Levasseur. C’était l’une des propriétaires qui l’avait accueillie. Les deux femmes se connaissaient bien. Anciennes colocataires à l’époque universitaire, elles n’avaient jamais perdu le contact.

— Salut ! Merci d’avoir accepté de nous recevoir.

Colette observa la main tendue, comme si elle était face à un inconnu.

— Sérieusement… réagit-elle avant d’attraper Jacynthe dans ses bras.

D’un naturel plus réservé, Jacynthe se laissa faire un peu maladroitement. Après quelques secondes – en fait moins de cinq secondes – , elle tenta de reculer, mais l’accolade se resserra sur elle.

— T’étais plus chaleureuse à l’époque, lui glissa Colette à l’oreille. Laisse-toi faire ! Un peu de chaleur humaine, c’est toujours bienfaiteur.

Son amie avait raison. Après plusieurs autres secondes, Jacynthe ressentit une chaleur l’envelopper. Ses muscles se relaxèrent. Les différentes odeurs du café s’insinuaient jusqu’à son cerveau. Plus subtil, un effluve de toast grillée et de caramel la ramena des années en arrière. Elle se sentait soudain sereine. Il y avait des années qu’elle ne s’était pas sentie aussi détendue.

Ce ne fut qu’à ce moment que son amie mit fin à l’accolade. Conservant ses mains entre les siennes, elle lui sourit.

— Jacynthe… t’as pas changé.

— Si seulement tu disais vrai. Les années ne nous ont pas épargnées, comme tu le sais. Mais la vie va ainsi… parfois, elle est légère et à d’autres moments, c’est un combat qui semble se répéter sans fin.

— C’est vrai, on se croirait revenue en 1989, avec nos pancartes en carton et nos rêves d’avenir.

Un petit rire triste s’éleva. Comme un rappel d’un matin douloureux.

— Non, mais on dirait qu’on y revient.

Colette opina de la tête.

— Suis-moi, Anissa est déjà arrivée, lui annonça-t-elle. Christine est avec elle.

Jacynthe reconnut tout de suite la silhouette d’Anissa Lemoine, présidente actuelle de l’AFQ. Celle-ci l’attendait avec un sourire fatigué. Se trouvait à ses côtés, Christine, la conjointe de Colette.

Anissa se leva dès qu’elle aperçut sa vieille amie. Dans les bras l’une de l’autre, elles laissèrent les vieux souvenirs affluer. Quand elles se séparèrent, Anissa essuya ses yeux du revers de la main.

— Je suis tellement heureuse de te retrouver, avoua Anissa avec émotion.

Malgré son apparente tranquillité, on pouvait deviner une légère humidité s’accumuler dans le coin de l’œil de Jacynthe. Il y avait des années qu’elle retenait ses émotions.

« Pour être une politicienne, tu dois agir comme un homme, ma fille », lui répétait souvent son père. « Les émotions n’ont pas leur place dans ce monde. »

La leçon s’était infiltrée en elle comme un mantra auquel elle ne devait pas déroger. Même avec ses enfants, ─ maintenant des adultes ─ elle n’arrivait pas à démontrer son affection.

— Moi aussi, j’en suis heureuse, arriva-t-elle à prononcer sans éclater en sanglots.

Une fois installées devant des cafés noirs, les propriétaires les laissèrent entre elles.

— Alors. Cette loi. Tu l’as lue ?

Anissa acquiesça.

— Oh mon Dieu ! Je ne l’ai pas que lue… J’ai décortiqué chaque article. Ce n’est pas qu’un recul de la cause, c’est une attaque brutale. Ils veulent limiter le droit des femmes… en fait de toutes les minorités visibles.

— C’est assez simple. Ça nous ramène des années en arrière.

Le regard soudain fixe de Jacynthe s’était plongé dans d’anciens souvenirs. Elle se retrouvait dans une époque où elle voulait combattre le système en place. C’était sa vie qu’elle souhaitait améliorer, mais aussi celle de toutes les femmes, par la même occasion.

— Si on laisse passer ça sans réagir, la prochaine attaque pourrait faire beaucoup plus mal.

Jacynthe serra les mâchoires.

— On doit être solidaires. Pas juste toi et moi, mais toutes les femmes. J’ai besoin de toi, Anissa. Toute seule, je n’y arriverai pas.

La supplique étonna Anissa.

— Ce ne doit pas être juste une marche de plus. On doit se coordonner. On a besoin d’une occupation réfléchie, indéfectible, précisa Jacynthe.

— N’es-tu pas dans la salle où ça se décide ? C’est à partir de là qu’on doit se faire entendre.

— Seule dans une opposition minoritaire, je ne peux rien changer. Mais toi, tu as des milliers de femmes qui peuvent les obliger à nous écouter.

Dans le silence, les deux complices se regardaient. Ce silence qui contenait vingt ans d’amitié, de colère partagée, de rendez-vous manqués.

— On a manifesté ensemble pour donner à Chantal Daigle le droit d’avorter. Maintenant, on doit se battre pour que toutes les femmes du pays y aient encore accès. C’est ironique.

— Non. C’est cyclique. Quand l’interdiction à l’avortement a été promulguée aux États-Unis, on nous a promis une loi pour que cela n’arrive jamais ici. Et voilà qu’on nous annonce le contraire.

Elles levèrent leur café comme pour porter un toast.

— Très bien. Je fais intervenir tout mon monde. Prépare le terrain. Nous, on va l’occuper.

— Deal.

— Mais Jacynthe… je t’avertis. Si tu flanches en Chambre, on te tombera dessus. Même si t’es des nôtres.

Jacynthe serra les doigts sur sa tasse. Elle ravala la boule qui se formait dans sa gorge.

— Tombe-moi dessus quand j’aurai trahi. Pas avant.

Un silence tacite s’installa. Les deux femmes se levèrent puis s’enlacèrent brièvement. L’orage n’est pas encore tombé, mais les éclairs se dessinaient.

* * *

Ottawa - Mercredi 23 septembre 2026

Aujourd’hui, Jacynthe Roy se trouvait dans le salon attenant à la Chambre des communes à scruter la rue Wellington dans l’espoir de voir apparaitre les militantes de l’AFQ venir manifester contre la loi C78.

Sur ses épaules, le poids de l’échec l’écrasait encore. Dévastée par l’absence des autobus tant espérés, elle retourna s’asseoir devant les documents qu’elle avait étalés sur la table. Elle tentait de se convaincre qu’il était encore tôt, mais Anissa lui avait promis une présence dès les premières heures de la journée. C’était déjà passé. Elle se laissa tomber contre le dossier. Son souffle s’était ralenti. Elle n’espérait plus rien.

Incapable de se concentrer sur le travail qu’elle avait apporté, Jacynthe reporta son regard sur les images à l’écran. Alors qu’elle essayait de deviner ce que l’animateur de l’émission du matin racontait, des bruits insistants de klaxons la ramenèrent derrière la vitre.

Il était passé huit heures quand une marée discrète se forma. Les rues autour de Wellington, Metcalfe et la Place de la Confédération bruissaient d’une énergie fébrile. Jacynthe était tellement excitée qu’elle sautillait sur place.

Des femmes arrivaient par vagues, en petits groupes. Certaines venaient de Gatineau, d’autres avaient pris la route une partie de la nuit, en covoiturage ou en autobus depuis les quatre coins du Québec et de l’Ontario. Elles étaient un peu plus de deux mille.

Sur la pelouse encore humide du matin, des tentes bariolées s’élevaient peu à peu. Elles surgissaient à la hâte, montées par des mains fébriles, comme si chaque piquet planté représentait une victoire. Des centaines de femmes s’étaient passé le mot : prendre racine au cœur même du pouvoir.

Des banderoles improvisées claquaient au vent : « Nos droits ne sont pas négociables », « Nous ne partirons plus ». Les passants s’arrêtaient, stupéfaits de voir des toiles de nylon se dresser au pied de la Tour de la Paix.

Mais, à peine les premières tentes debout, une ligne sombre apparut au bord de la pelouse. Les agents de la PPS — Parliamentary Protective Service — arrivèrent. Casquettes, uniformes foncés, radios grésillantes. Ils avançaient sans brutalité, mais d’un pas ferme, avec cette autorité qui ne laissait guère de doute sur l’issue.

— Mesdames, vous ne pouvez pas camper ici.

La voix était polie, presque douce, mais derrière les mots se dressait la force de la loi. Une brève discussion s’engagea.

— C’est pacifique, tenta de plaider Sandrine Lévesque. Nous ne faisons de mal à personne.

Derrière elle, muettes, les femmes attendaient, les mains crispées sur les arceaux de leur tente.

Un mélange de défi et de résignation vibrait dans l’air. Finalement, sous la pression des agents, les toiles commencèrent à se replier, les sacs de couchage à disparaître dans les sacs à dos. Les femmes se regardaient, amères, mais conscientes que ce n’était que le début de la journée.

— On va s’installer ailleurs, déclara Emilie. Mais nous reviendrons tout de suite après.

Les premières tentes se dépliaient dans le parc Major’s Hill. Les bénévoles du comité d’accueil orientaient les nouvelles arrivantes. On entendait des salutations, des cris de joie, des accolades. Plusieurs femmes se reconnaissaient d’autres marches, d’autres luttes.

Devant le Parlement, sur Wellington, une petite estrade fut rapidement montée. Faite de palettes de bois et de tissu noir, elle n’avait qu’une seule marche.

Devant, une petite foule s’amassa. Il était dix heures pile. La présidente de l’AFQ, la docteure Anissa Lemoine, s’avança au micro. Elle portait une simple veste beige, sans maquillage, ses cheveux encore un peu humides. L’émotion lui monta à la gorge dès les premiers mots :

— Mes sœurs. Merci d’être là. Merci d’être venues.

Des applaudissements lui coupèrent spontanément la parole. Anissa sourit et leva les mains, comme pour calmer une marée.

— Ce matin, vous êtes réunies devant ce monument. Près de deux mille femmes, rassemblées non pas contre, mais pour. Pour nos droits. Pour notre dignité. Pour nos filles, et nos mères. Pour les femmes qui n’ont pas pu venir.

Elle marqua une pause. Son regard balaya la foule. Elle reconnut enfin Jacynthe, qui s’avançait vers elle. Elle l’invita à la rejoindre et lui tendit le micro :

— Ce que vous construisez ici, c’est plus qu’une manifestation. C’est une présence. Une occupation. Et je vous le promets : tant que je siégerai à la Chambre, je vous entendrai. Je les forcerai à vous écouter.


Quand les deux femmes se retrouvèrent seules, Anissa ne put s’empêcher de remarquer la déception dans les traits de son amie.

— Je sais que tu souhaitais une plus grande participation, lui dit-elle.

Jacynthe soupira. Elle avait espéré cacher sa déception.

— Elles ne sont pas assez nombreuses, avoua-t-elle. J’étais pourtant certaine qu’elles viendraient en plus grand nombre.

— La journée n’est pas terminée, la consola Anissa, une main encourageante déposée sur son épaule.

Ses paroles n’obtinrent pas l’effet escompté. Au contraire, son expression s’assombrit encore plus. Son corps semblait s’être ratatiné, comme si le poids du monde l’écrasait.

— Je serais étonnée qu’elles se multiplient suffisamment pour forcer la chambre à écouter nos doléances.

Anissa ne trouva pas les mots capables de redonner un peu d’entrain à sa complice. Celle-ci, se replongeant dans son attitude contemplative, nota dans son esprit les réactions suscitées par la présence compacte du groupe de femmes. C’était précisément le comportement de l’une des organisatrices, qui criait dans son mégaphone, qui captivait son attention. Elle se distinguait parmi ses semblables tant par sa taille que par son apparence colorée.

— Qu’est-ce qu’elle fait ! s’exclama-t-elle soudain.

Une altercation se déroulait dans la rue, impliquant des manifestantes qui s’en prenaient à un passant. Jacynthe se détourna du spectacle, les mâchoires crispées. Elle secouait la tête de découragement. C’était tout ce que les rares journalistes présents relateraient de l’événement. Si elle avait pu prévoir, elle se serait abstenue d’appeler à la solidarité féminine.

Quand elle monta dans sa voiture pour rentrer chez elle, deux véhicules de police s’étaient stationnés, sirènes et lumières éclatantes, pour arrêter les fauteurs de trouble. Elle referma la portière avec la certitude que le récit du jour ne parlerait que de violence.

Son regard glissa une dernière fois sur la rue : il ne restait plus que des gyrophares.

La Révolte des Femmes - le combat commence

Vous avez terminé l’extrait.

La révolte ne fait que commencer. L'histoire complète est disponible dans le roman.

Ce que les lecteurs disent

« Un véritable page turner ! J'ai lu le tout en à peine 24h ! » — @a.lire.ou.ne.pas.lire, Créatrice de contenu littéraire
« Une histoire plausible qui interpelle tout le monde. » — André Maccabée
« Très, très bon livre ! À consommer sans modération. » — Lectrice Amazon

Vous avez aimé cet extrait ?

Inscrivez-vous à mon infolettre pour recevoir des extraits exclusifs, découvrir mes prochains romans et être informé des nouvelles parutions avant tout le monde.