Extrait gratuit · Thriller d'aventure

Desinence 1 : Licorneum

Certaines découvertes ne doivent pas être révélées.

Découvrez les premiers chapitres du roman de Pascale Dupuis Dalpé

Désinence 1 : Licorneum - L'aventure commence ici

Prologue

— Mettez les ossements à l’abri ! cria le professeur Denis Dupré.

Des nuages noirs chargés de pluie couvraient rapidement le ciel qui, un instant auparavant, était dégagé et promettait une journée ensoleillée et propice aux fouilles sur le terrain. Le groupe de chercheurs se trouvait à un peu plus d’un kilomètre de leur camp de base et ils s’empressaient tous de protéger, avec de grandes bâches de plastique, les ossements mis à jour depuis le début des travaux.

L’orage fut soudain et violent. Le tonnerre grondait et les éclairs éclataient à travers la lourdeur du ciel. La pluie martelait la terre rapidement détrempée par la virulence d’un de ces orages dont le parc National des Badlands était fréquemment victime.

Denis Dupré était un professeur titularisé en paléontologie de l’Université de Montréal. Chaque été, il sélectionnait parmi les candidats au doctorat les étudiants les plus prometteurs et il les amenait travailler sur différents chantiers de recherches sur l’ensemble du continent nord-américain. Cette année, il avait choisi de les conduire dans le Minnesota, où un de ses amis dirigeait les fouilles sur des ossements de carnassiers datant du miocène.

Samuel Lorion, l’un de ses protégés, était resté derrière les autres. Il avait dû, à la toute dernière seconde, revenir sur ses pas pour fixer correctement une des bâches qui s’étaient libérées de ses attaches. Il courait pour essayer de rejoindre le campement qu’il distinguait à peine à travers le rideau de pluie. Ses pieds dérapaient et s’enfonçaient dans la boue, l’entraînant dans une glissade vertigineuse vers le fond d’une profonde crevasse qu’un éboulement venait d’élargir. Ses doigts tentaient de s’agripper à quelque chose de solide, mais ils ne rencontraient que la terre molle et gluante qui dévalait inexorablement la pente avec lui.

Il avait toujours cru qu’à l’heure de sa mort, il verrait défiler les images de sa vie, adoucissant la peur provoquée par sa fin imminente. Mais à cet instant précis, tout ce qu’il avait en tête était de trouver un moyen de s’accrocher à quelque chose avant la chute définitive qui l’entraînerait dans les profondeurs abyssales d’un trou boueux.

Alors que Samuel appréhendait sa fin, ses doigts rencontrèrent une matière dure à laquelle il s’agrippa désespérément, tandis que le glissement de terrain continuait sa course inéluctable. La vase coulait sous lui, mais il se cramponnait de toutes ses forces à la seule chose qui l’empêchait de poursuivre sa descente vers la mort.

« Faites que ça tienne ! Mon Dieu, faites que ça tienne ! » priait-il en s’accrochant à deux mains à ce qui ressemblait à une épaisse racine.

La pluie cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé. Sam se retenait toujours en hurlant pour obtenir de l’aide. Il se sentait glisser le long de l’abrupte falaise, entraînant sous son poids la pièce de bois qu’il ne lâchait pas. Il se mit à labourer la terre de ses pieds, essayant d’y trouver un appui, mais la boue s’écroulait sous lui dès qu’il tentait d’y déposer le pied.

Sam continuait de frapper avec l’énergie du désespoir, quand il buta sur un objet enterré profondément dans la paroi. Il parvint enfin à glisser son pied dans ce qu’il identifia comme un enchevêtrement de racines et stabilisa un peu sa position. Il profita de ce court sursis pour s’accrocher plus solidement à une nouvelle prise. En plongeant sa main gauche dans la terre molle, ses jointures se cognèrent contre un morceau de bois légèrement effilé. Il s’y agrippa avec vigueur avant de recommencer à appeler à l’aide.

C’est avec un immense soulagement qu’il vit apparaître, une quinzaine de mètres au-dessus de lui, le visage des autres assistants de recherche.

— Sortez-moi de là ! leur cria-t-il. Je ne sais pas combien de temps encore tout ça va tenir !

Linda, l’une des étudiantes de sa promotion, resta sur place pour le soutenir moralement alors que ses collègues avaient disparu en courant.

— Tiens bon, l’encourageait-elle.

Sam n’avait aucunement besoin de ses encouragements inutiles. Sa vie dépendait de sa capacité à rester accroché à la paroi et il avait la ferme intention de ne pas la lâcher.

— Rends-toi utile ! lui cria-t-il. Trouve quelque chose pour m’aider !

— Les autres sont partis chercher de l’équipement. Ne lâche surtout pas !

Sam appuya sa tête contre la terre de la falaise. Fermant les yeux un moment, il plongea sa main droite un peu plus profondément, jusqu’à ce qu’il découvre une nouvelle prise encore plus solide que la précédente.

Il entendait toujours la voix de Linda, qui arrivait difficilement jusqu’à lui, mais bien qu’elle soit lointaine, ce son avait quelque chose de rassurant. Il avait eu une courte aventure avec elle, lors d’une fête trop arrosée. La fille était jolie, certes, mais aussi beaucoup trop opportuniste pour lui. Elle l’avait laissé tomber comme une vieille chaussette dès qu’elle avait réalisé qu’il ne pourrait en rien faire avancer sa carrière. Sam avait du succès avec les femmes. Son air assuré et son apparence d’aventurier, que lui conférait une pilosité faciale naissante, attiraient les autres étudiantes de son cursus. Linda avait, bien entendu, rapidement succombé à son charme. Ses yeux bruns, toujours rieurs, et sa tenue soigneusement étudiée entre le style chic et celui décontracté le faisaient passer pour un élève de bonne famille, ce qui n’était nullement son cas.

Alors qu’il était plongé dans ses pensées, en haut, on se préparait à lui descendre un harnais. Linda l’encourageait en lui expliquant comment on s’activait pour le sauver.

— Dès que tu seras attaché, nous te remonterons.

Sam vit Linda envoyer l’équipement de sécurité le long de la falaise et atterrir à quelques mètres au-dessus de lui. Sous le poids du harnais, la corde s’enfonçait dans la boue molle, freinant sa progression. Avec régularité, Linda s’emparait du câblage qu’elle secouait énergiquement. Chaque fois, elle provoquait des éboulements de terre qui aveuglait Sam, avant de finir sa course au fond du trou.

De sa position précaire, Sam relevait la tête pour tenter de déterminer où se trouvait le harnais. Quand il regardait vers le haut, il recevait des amoncellements de débris qui l’obligeait à se protéger les yeux, rendant sa situation encore plus dramatique. Ses mains, maintenant moites de sueur, le soutenaient avec de plus en plus de difficulté. Il risqua un regard vers le sommet de la falaise et parvint à voir que l’équipement ne se trouvait plus qu’à un ou deux mètres au-dessus de lui.

— Faites vite ! cria-t-il.

Une pluie de terre humide déboula sur lui, suivit immédiatement par le harnais qui le frappa en plein visage. Il relâcha la prise la moins solide et attrapa l’équipement. De nouveaux débris tombèrent sur lui. Dès que ce fut fini, il glissa sa jambe libre dans le harnachement et en sangla solidement la courroie. Il remonta la main jusqu’à la corde et l’agrippa fermement. Il tenta de retirer son pied de la paroi, mais celui-ci restait coincé dans l’enchevêtrement de racines qui le soutenait sur place. Peu importait l’effort qu’il y mettait, son pied refusait systématiquement de bouger.

— Je suis bloqué, cria-t-il.

— Accroche-toi à la corde, lui répondait la voix de Linda. Nous allons te tirer de là !

Sam suivit ses conseils et relâcha sa prise droite, toujours profondément enfouie dans la paroi. Le poids de son corps balancé sur l’équipement fit s’écrouler un énorme tas de boue qui s’effondra vers le sol, le percutant durement au passage. Il tomba sur près d’un mètre de haut. Son hurlement résonna en écho. L’amas de terre avait frappé sa jambe, le libérant de la falaise, provoquant un mini éboulement à sa hauteur. Pendant mollement dans le vide, un profond renfoncement s’était formé devant lui. Il sentit soudain qu’on le hissait.

— Arrêtez ! Arrêtez ! criait-il.

On stoppa immédiatement de tirer. Sam fixait le trou où se trouvait un tas d’ossements. Il se balança pour tenter d’atteindre l’anfractuosité et s’agrippa au rebord terreux. Un nouveau bloc de boue se détacha et alla choir quelques mètres plus bas, libérant un peu plus les vestiges qui y étaient enfouis. Le crâne d’un équidé était facilement reconnaissable, mais le plus surprenant, c’était la protubérance sur le sommet de ce crâne et qui ressemblait à une corne.

— Qu’est-ce qui se passe ? cria Linda.

— J’ai trouvé quelque chose, ici, dans la falaise !

— Qu’est-ce que c’est ?

Sam ne lui répondit pas. Il ne savait absolument pas quoi lui dire. Comment pourrait-il expliquer ce qu’il observait ? Une licorne… c’était une chose impossible.

Désinence 1 : Licorneum - Promenade à dos de licorne

Et si les licornes avaient réellement existé ?

Rien n'est impossible.

Chapitre 1

Samedi 5 décembre 2015

Aux petites heures du matin, Erik Gustavson n’arrivait pas à retrouver le sommeil. En ouvrant les yeux, il regarda le cadran de la chambre d’hôtel qui affichait 3 h 33. « Quelque part, quelqu’un pense à moi », se dit-il en observant les nombres identiques s’aligner en rouge sur l’écran numérique.

Il savait qu’il ne parviendrait pas à se rendormir, il en était toujours ainsi les matins quand il se préparait à partir en mission, surtout que cette mission était de loin la moins banale qu’il ait jamais effectuée.

Il ferma à nouveau les yeux dans une dernière tentative pour récupérer les quelques heures de sommeil restantes. Il se revoyait environ deux mois plus tôt, assis autour de la table dans la cuisine avec Nancy, sa femme et leurs trois fils. C’était un rituel dominical depuis qu’il avait quitté l’armée, voilà une dizaine d’années, de bruncher en famille.

Depuis que Liam, son aîné, avait atteint l’âge de seize ans, tous les dimanches matin ils partaient tous les deux s’entraîner une heure entière au Gold’s Gym, situé sur Hampton Drive, à quelques minutes seulement de la maison dans le quartier de Venice en Californie. Mais ce dimanche-là, il avait aussi emmené Sean, son fils cadet dont on avait fêté les seize ans la veille.

Tandis que les deux garçons parlaient avec animation de la matinée d’entraînement, le benjamin restait renfrogné d’être ainsi laissé à l’écart. Pourtant, Erik se souvenait lui avoir à nouveau expliqué ce jour-là que son tour viendrait bientôt. Mais cela n’avait rien changé, Michael, qui n’avait pas encore onze ans, déclarait l’événement comme un affront à son jeune âge et trouvait injuste d’être toujours mis de côté.

— Mais papa, quand je vais être assez âgé pour y aller à mon tour, mes frères vont déjà être partis à l’université.

— Vois les choses autrement, mon grand. Dis-toi que tu m’auras pour toi tout seul, essaya Erik pour le consoler.

— Oui, mais toi aussi tu vas être trop vieux !

Erik éclata de rire. L’argument était venu tellement spontanément qu’il n’y avait vu aucune offense, tandis que Nancy regardait son fils d’un air sévère.

— Ton père n’est quand même pas encore si vieux, voyons ! Excuse-toi tout de suite, dit-elle.

Avant qu’Erik n’ait le temps de riposter que ce n’était pas grave, le téléphone retentit et Michael se précipita pour répondre, évitant ainsi les réprimandes de sa mère.

C’était Clyde Owen, le PDG de la RDAI (Research, Development & Application International) qui appelait directement chez lui pour fixer un rendez-vous avec Erik l’après-midi même au sujet d’une question confidentielle.

Erik avait travaillé une quinzaine de fois pour le compte de la RDAI auparavant, mais n’avait jamais rencontré personnellement le PDG de la firme. Son recrutement s’était toujours fait par l’intermédiaire de l’agence de John McFarey, son ancien sergent-instructeur à l’académie militaire. Celui-ci avait créé une boîte de protection pour les personnalités devant voyager à l’étranger. John McFarey avait appelé Erik aussitôt qu’il avait appris que ce dernier avait pris sa retraite de l’armée, voilà de cela un peu plus de dix ans.

John McFarey était une personne assez rigide, qui n’apprécierait pas particulièrement que ses hommes passent au-dessus de lui pour s’octroyer des contrats auprès de ses propres clients, à moins que ce soit lui-même qui leur ait remis leurs coordonnées. Par contre, que le PDG soit entré en communication directement avec Erik, surtout un dimanche, l’avait suffisamment intrigué pour annuler la journée dominicale afin de se rendre au siège social de l’entreprise.

En montant dans sa voiture pour aller à son rendez-vous, Erik avait emprunté la I-10E. Il se rappelait que l’autoroute en direction inverse qui menait vers Santa Monica était bondée et avait pensé qu’il devrait retarder son retour jusqu’à la fin de l’après-midi pour éviter les embouteillages. Pour se rendre au centre-ville, il avait profité d’une circulation fluide. Il avait mis moins de quarante minutes pour effectuer le trajet jusqu’au siège social de la RDAI. Étant arrivé un peu plus de trente minutes à l’avance, il avait donc pris le temps de s’arrêter au Starbucks qui était situé sur la Sixième rue Ouest.

Il s’était installé à une table au fond de la salle et sirotait tranquillement un café allongé en feuilletant les nouvelles du matin, lorsqu’il vit entrer Mina Vaslov. Mina était une géologue qu’il avait accompagnée, quelques années auparavant, pour le compte de la RDAI lors d’une expédition au Congo. Il se baissa derrière son journal pour essayer de passer inaperçu, car il n’avait pas l’intention d’entreprendre avec elle une de ses interminables conversations concernant l’égalité des sexes.

Il avait gardé une très mauvaise impression de cette petite bonne femme à la chevelure flamboyante. On ne pouvait manquer de la remarquer quand elle entrait dans une salle, car elle irradiait une assurance qui frisait l’arrogance. Mais il devait avouer que c’était une très jolie femme, surtout ce matin, juchée sur des talons aiguilles de quatre pouces avec une élégante robe d’été blanche aux bretelles effilées qui mettait en valeur la finesse de sa taille. En la regardant à cette distance et ainsi vêtue, elle semblait beaucoup plus grande qu’elle ne l’était en réalité, car elle ne dépassait pas les cinq pieds de plus d’un ou deux pouces.

Alors qu’il l’observait à la dérobée, elle se tourna vers lui et le gratifia d’un sourire joyeux. Quand elle souriait, ses lèvres pleines s’ouvraient sur des dents blanches parfaitement alignées et ses yeux noisette pétillaient de joie. Il lui fit un léger signe de tête un peu sec qui, espérait-il, ne l’inciterait pas à pousser plus loin cette rencontre fortuite.

Elle avait eu un moment d’hésitation, avant de finalement se diriger vers la sortie du café, sans un regard derrière elle. Peut-être s’était-elle rappelée, à ce moment-là, d’avoir menacé Erik de son arme, alors qu’il l’avait enjointe à se cacher avec les autres scientifiques, la poussant devant les hommes, pendant qu’ils subissaient une attaque menée par une d’une bande de guérilleros dans la jungle africaine.

— Mon p’tit bonhomme, lui avait-elle dit d’un ton de reproche. Sachez que le fait que je sois une femme ne justifie pas que vous me traitiez comme un être plus faible que les spécimens mâles ici présents.

Erik en était resté sans voix. Rapidement, Alex Carvi, l’un de ses hommes, s’était interposé entre les deux, en abaissant l’arme que tenait Mina. Alex, en bon diplomate, l’avait alors accompagné dans un lieu sûr, en prenant bien soin de faire passer les autres membres masculins de l’équipe scientifique devant elle.

Environ quinze minutes plus tard, après être sorti du Starbucks, un gardien de sécurité introduisit Erik dans l’immeuble de Hill Street et le dirigea vers le dernier étage. Il entra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton du dixième. Il n’avait fait aucun arrêt, car le bâtiment entier était vide, en ce beau dimanche d’octobre. Lorsque les portes s’ouvrirent, il pénétra dans un grand vestibule décoré avec un goût très sûr qui mettait en valeur des lambris de bois en acajou d’un marron rougeâtre, le tout tempéré par un mobilier dans les teintes de crème. Le cadre ambiant était conçu pour apaiser les occupants, contrairement à d’autres entreprises où il était passé et dont le décor se voulait imposant dans le seul but d’intimider les visiteurs.

Une réceptionniste était assise à un bureau en acajou massif avec des pattes sculptées représentant le brin d’ADN. Dès qu’Erik entra dans la pièce, elle se leva et l’accompagna au fond d’un large couloir. Le corridor était longé de locaux dont les vitres noires indiquaient l’absence d’occupants. Elle s’arrêta finalement devant la dernière porte, qui était située à l’extrémité du passage. Aucune fenêtre ne permettait de deviner ce qui se trouvait de l’autre côté du mur, donnant une impression d’importance à cette pièce particulière. Elle l’invita à s’asseoir dans l’un des fauteuils adjacents à l’entrée et pénétra dans le bureau, laissant la porte entrouverte.

Il ne réussissait pas à entendre ce que la réceptionniste disait, son ton de voix était plutôt doux et réservé, mais il comprit très bien ce que son interlocuteur répondit.

— Faites-le entrer et apportez-nous du café s’il vous plaît, Brenda.

La voix était celle d’un homme habitué à donner des ordres et aussi à se faire obéir. Il supposait qu’elle appartenait à Clyde Owen, le PDG de l’entreprise. Il se leva avant même que Brenda ne soit ressortie du bureau, pressé de connaître la raison de cette convocation.

— Comment prenez-vous votre café, monsieur Gustavson ? lui avait-elle demandé avant de lui faire signe d’entrer.

— Noir, tout simplement. C’est bien aimable, merci !

En passant la porte, Erik fut surpris de découvrir un salon dont les murs entiers étaient couverts de lattes de bois ouvragées. Au centre de la pièce, on trouvait deux confortables causeuses de tissu ivoire et une table basse aux motifs anciens, disposée entre les deux fauteuils, sur un grand tapis persan beige qui recouvrait en grande partie le plancher de bois. Face à l’entrée trônait un foyer derrière lequel on devinait l’espace de travail du PDG.

— Veuillez vous asseoir ! Une voix lui parvenait derrière une seconde porte à demi close. Je suis à vous dans un petit instant.

Erik prit place face à la porte d’où provenait la voix. Lorsqu’il vit Clyde Owen en sortir, se frottant les mains sur une serviette blanche brodée du logo de l’entreprise, il le reconnut aussitôt. L’homme était âgé d’une cinquantaine d’années et avait un léger embonpoint, mais celui-ci était moins évident qu’il ne le semblait sur les photos des journaux où il l’avait aperçu quelques fois.

Ce que les photographies en noir et blanc de mauvaise qualité des tabloïdes ne laissaient pas paraître, c’était son regard perçant d’où brillait l’intelligence. À travers son épaisse tignasse noire coupée avec soin, ne transparaissaient que de rares traces de gris. Elle était enviée des hommes comme Erik, dont la coiffure s’était rapidement clairsemée en laissant de plus en plus d’espace aux cheveux grisonnants.

Le PDG s’avança vers lui d’un pas assuré en lui tendant la main d’une manière amicale. Il prit place sur la causeuse face à Erik, relevant légèrement son pantalon beige qui laissait percevoir une paire de bas blancs. Erik sourit en les voyant, il avait lu dans un journal à potins que l’homme qui ne portait que des costumes de marque arrêtait toute coquetterie lorsqu’il s’agissait de ses bas. Il avait même été cité dans l’un de ces journaux qu’il agençait la couleur de sa chemise, qui était inévitablement blanche, à la couleur de ceux-ci.

— Bonjour ! Monsieur Gustavson, je suis heureux que vous ayez pu répondre aussi prestement à mon invitation.

— Je dois avouer que la curiosité y a été pour beaucoup M. Owen.

Erik avait l’habitude de s’exprimer brièvement et directement. En homme d’action, il était peu versé à l’art du badinage.

— Voilà qui va droit au but, Erik. Vous permettez que je vous appelle Erik ? avait-il demandé pour la forme. Appelez-moi Clyde, ce sera moins formel ainsi.

On frappa alors discrètement à la porte qui s’ouvrit sans attendre la réponse. Ils virent Brenda apparaître en tenant un plateau de bois contenant deux tasses de café fumant ainsi qu’une assiette de biscuits aux amandes. Elle déposa le tout sur la table basse. Clyde Owen, qui n’avait pas dit un mot depuis son entrée, attendit qu’elle eût terminé de servir avant de poursuivre.

— Merci beaucoup, Brenda, vous pouvez nous laisser maintenant. Je vous revois demain matin.

— Merci monsieur, avait-elle répondu avant de quitter le bureau.

Clyde Owen prit la tasse placée près de lui et avala une petite gorgée du café fumant.

— J’adore boire mon café alors qu’il est encore brûlant, dit-il. Je crains qu’avec les années, mon système ne se soit accoutumé à cette sensation de brûlure.

Il but une seconde gorgée avant de déposer sa tasse.

— Allons droit au but Erik, le sujet de ma demande est un peu délicat et très confidentiel, avait-il commencé. Si j’ai pris contact directement avec vous, c’est justement pour cette raison, car, moins de gens seront au courant du travail que j’ai à vous proposer, mieux ce sera pour tout le monde.

— Vous aiguisez ma curiosité, monsieur Ow… Clyde, se reprit Erik.

— Le moment et le lieu de la mission doivent pour l’instant rester confidentiels, mais dans les grandes lignes, j’ai besoin d’une équipe de protection pour une expédition dans des contrées sauvages. Quatre de nos scientifiques doivent y effectuer des recherches et nécessitent une garde rapprochée.

— Vous désirez donc un garde pour chacun d’eux !

— Comme je viens de vous le dire, il s’agit de contrées très sauvages. Je pensais plutôt au recrutement d’au moins deux hommes pour chaque membre de mon personnel. De plus, vous devrez avoir accès à un expert en communication, car le système en place est inexistant.

— Oh ! Et vous ne pouvez pas m’en dire plus ? Qui seront nos guides ? Quelles sont les exigences pour le pays en question ?

— Vous n’en aurez aucun. Cette région est, disons… hors des zones de peuplement. La durée de l’exploration ne devrait pas excéder deux ou trois jours. La rémunération est très substantielle, n’ayez aucune inquiétude pour ça. Évidemment, monsieur McFarey ne sera pas laissé pour compte.

— Et quand serons-nous mis au courant du reste des données ?

— Aussitôt que vous aurez accepté d’être le responsable de l’expédition et que vous aurez signé l’accord de confidentialité. L’information ne doit pas sortir du cercle de notre équipe, et ce, sous aucun prétexte.

— Et vous ne pouvez pas me dire à quelle date nous devrons partir.

— Dans un mois ou deux, le temps que vous rassembliez vos hommes et que tout l’équipement nécessaire soit prêt.

— Et quel est le montant dont vous me parliez à l’instant ?

— Nous avons prévu une rémunération de 10 000 $ pour chacun de vous, et ajoutez 5 000 $ chacun par jour sur le terrain et le double pour vous en tant que chef d’équipe. L’expert en communication touchera un supplément de 1 000 $ par jour. Mais si l’information s’ébruite, des poursuites seront intentées dans le seul but de mettre le coupable à la rue.

— J’ai une entière confiance aux hommes avec lesquels je travaille, là-dessus je n’ai aucune inquiétude quant à leur discrétion.

Clyde Owen se pencha alors au-dessus de la table basse pour ouvrir le tiroir qui faisait face à Erik et en sortit un document de cinq pages contenant les clauses relatives au contrat offert. Il saisit un stylo plume Mont-Blanc en or rouge dans la poche de son veston et le posa en évidence juste à côté de la liasse de papier.

— Je vous laisse prendre connaissance de ceci, je dois faire un appel durant ce temps. Si vous avez des questions, je pourrai y répondre à mon retour.

Erik prit le temps de lire l’ensemble des clauses et n’y vit rien d’inusité. Il ressemblait dans les grandes lignes à tous les autres contrats qu’il avait signés jusqu’à ce jour. Seul l’accord de confidentialité contenait des formulations plus pointues qu’à l’habitude, mais rien de particulier n’attira son attention.

Ce métier comportait des risques, ce qui le rendait très lucratif, mais ce contrat était de loin le plus payant qu’il avait eu à exécuter jusqu’à maintenant. Avant que Clyde Owen ne soit revenu s’asseoir au salon, Erik avait déjà initialisé chacune des pages et apposé sa signature au bas de la dernière page du document.

Et si une simple mission de protection cachait en réalité un plus grand secret ?

Erik était loin d’imaginer qu’en signant ce contrat, il venait de changer sa vie à jamais.

Chapitre 2

Erik repoussa d’un geste brusque, les lourdes couvertures en regardant le réveil, 3 h 59.

« C’est assez ! » se dit-il, « aussi bien commencer la journée ! »

Il s’assied sur le bord du lit en se passant les mains sur le visage. Il observa son reflet dans le grand miroir qui trônait au-dessus de la commode et poussa un soupir en apercevant ses cheveux coupés en brosse dont la teinte argentée remplaçait de plus en plus la couleur autrefois foncer. S’il laissait allonger sa barbe naissante, il pourrait passer pour un vieux sage tant le gris y était prédominant, mais ses traits étaient encore fermes, ses pattes-d’oie profondes lui donnaient un air plus sympathique qui contrastait avec la sévérité des sillons qui lui parcouraient le front.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bain en laissant tomber son pantalon de pyjama sur le plancher avant de sauter sous la douche. Le jet chaud de l’eau glissait sur son corps ferme et bronzé pendant qu’il se savonnait avec un pain de savon au parfum d’aloès fourni par l’hôtel.

Il ferma le robinet d’eau chaude et termina de se rincer sous l’eau froide. Quand il eut fini, sa peau était parcourue de chair de poule.

Aussitôt sa barbe rasée de près et ses dents brossées, il ramassa son pantalon de pyjama qu’il plia avec soin avant de le glisser dans son sac à dos. Sur la causeuse se trouvaient ses vêtements pour la journée, qu’il avait posés là la veille, bien ordonnés. Il s’habilla rapidement et fit le tour de la chambre afin de s’assurer qu’il n’avait rien oublié. Le réveil affichait seulement 4 h 30, trop tôt pour le restaurant de l’hôtel.

Lorsque le gardien de nuit de la RDAI lui ouvrit la porte de l’immeuble, la montre d’Erik indiquait 4 h 48.

— Bonjour ! Monsieur Erik, vous êtes bien matinal, lui dit-il. Vous venez retrouver monsieur Max en bas ?

— Max est déjà là ! À cette heure ! s’exclama Erik.

— Monsieur Max est ici depuis bientôt deux heures. Il a dit devoir exécuter un travail important aujourd’hui.

— Merci, Hector, je descends le rejoindre tout de suite. Passez une bonne journée.

Et sans attendre, Erik s’engouffra dans l’ascenseur avec son sac de voyage sur l’épaule. Qu’est-ce qui pressait tant Max, surtout si près de l’heure du départ.

Il avait rencontré Max deux mois auparavant, c’était Clyde Owen qui les avait mis en contact aussitôt après avoir signé les papiers d’engagement. Clyde Owen lui avait proposé de le suivre pour lui présenter la personne à l’origine de cette mission. Ils étaient alors descendus au second sous-sol de l’entreprise qui donnait sur le stationnement des employés. Clyde Owen avait utilisé une clé qui donnait accès à la porte opposée de l’ascenseur. Elle s’ouvrait sur une grande pièce blanche où était alignée une série de cubicules sur tout un côté. Les panneaux de séparation ne dépassaient pas quatre pieds afin de permettre à chacun de communiquer aisément les uns avec les autres et, au fond de la salle, se trouvait une longue table de conférence qui pouvait accueillir facilement une douzaine de personnes. Cette table partageait l’espace avec un coin-cuisine et un tableau blanc qui remplissait la moitié du mur.

Au centre de la pièce se tenait un homme, debout devant un petit instrument qui ressemblait à un appareil photo sur son trépied. Il était concentré sur son travail et ne portait pas attention à l’arrivée de Clyde Owen et d’Erik.

— J’espère que tu nous as rapporté quelque chose à manger cette fois, dit-il en relevant la tête. Ah ! Clyde, je croyais que c’était Mina qui revenait enfin. J’imagine que vous êtes Erik Gustavson !

Erik avait eu un léger mouvement de surprise, mais Clyde semblait tout aussi étonné, sinon plus.

— Vous vous connaissez ?

— Pas du tout, mais Mina m’a raconté l’avoir croisé au Starbucks tout près. Elle a donc supposé, avec raison comme d’habitude, que c’était lui que vous vouliez nous présenter.

— Ah oui ! c’est vrai, avait dit Clyde Owen, faisant face à Erik en éclatant de rire. J’avais oublié que vous aviez déjà travaillé avec Mina.

Erik n’appréciait pas vraiment le sous-entendu, mais s’il avait gardé en mémoire l’événement du Congo, elle aussi devait se le rappeler.

— Laissez-moi me présenter, Maximillian Jakobsson. Je suis celui qui rendra votre retour possible.

Erik se tourna à nouveau vers Clyde Owen, attendant une explication de sa part.

— Pas si vite, Max ! Erik n’est pas encore au courant des détails.

On entendit la porte de l’ascenseur qui s’ouvrait, attirant le regard des trois hommes sur Mina qui entrait dans la pièce.

— Bingo ! réagit-elle quand elle découvrit la présence d’Erik. Je l’avais bien dit que ce serait lui que Clyde choisirait comme chef d’équipe. Avoue au moins, Max, que j’ai toujours raison.

Mina se retourna vers Erik.

— Bonjour Erik, contente de te revoir.

Mina se dirigea vers la table où elle déposa ses sacs. Elle commença à déballer leurs contenus, soit deux bols de soupe dans des contenants en styromousse, deux emballages renfermant des sandwichs et deux cafés dans des tasses en carton aux couleurs de Starbucks.

Max rejoignit Mina. Il devait mesurer un peu moins de six pieds, mais avec Mina à ses côtés on aurait pu le croire plus grand. Erik avait remarqué que Max était bel homme, mais en comparaison de la chevelure flamboyante et de l’allure pimpante de Mina, ce dernier paraissait effacé.

— Allez hop ! les hommes, dit Mina en s’asseyant. Si j’ai bien compris, Erik ne sait rien encore !

Chacun prit place autour de la table à l’exception d’Erik qui resta debout, hésitant sur l’attitude à adopter face à Mina.

— Pas de chichi avec nous, Erik, lui envoya Mina. Je t’assure que tu as intérêt à t’asseoir pour entendre ça.

Tandis qu’Erik s’installait, Clyde Owen s’était levé pour allumer un projecteur. Sur le grand tableau blanc apparut l’image d’une immense prairie où le blé doré était bercé par le vent, on pouvait apercevoir en arrière-plan la silhouette des hautes montagnes qui remplissaient l’écran.

— C’est l’endroit où nous devons aller, dit Max en souriant, les yeux pétillants d’excitation en regardant l’image.

— Et où est-ce exactement ?

— Oh, Erik ! s’enthousiasma Mina qui finissait d’avaler une bouchée de son sandwich. C’est quelque part en Amérique du Nord, mais on ne peut pas dire précisément où…

— Au diable le « où », avait renchéri Max. Quand ! Voilà ce que vous voulez savoir, rien d’autre n’est plus important que ça !

En disant cela, on avait vu surgir à l’écran, en pleine prairie, un mammouth. Erik s’était enfoncé dans son siège en découvrant la bête. Il avait souvent écouté des documentaires sur les animaux préhistoriques, mais il ne comprenait pas où tous voulaient en venir. Mais l’idée d’un « Parc jurassique » à la Michael Crichton l’avait effleuré. Mais on était ici dans la vraie vie et avec la technologie cinématographique disponible aujourd’hui, il était facile de montrer n’importe quoi sur un enregistrement.

— Et vous pouvez me dire à quel moment se situe ce « quand » ? avait-il fini par demander.

Ils n’attendaient que ça pour poursuivre, car ils se mirent tous à parler en même temps et Erik, qui ne comprenait rien à leur cacophonie, trouvait leur enthousiasme évident. Il resta assis patiemment jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il ne les écoutait plus et au bout d’une dizaine de minutes, il se racla la gorge pour attirer leur attention.

Cela nécessita un peu de temps avant que le calme ne revienne et c’est Clyde Owen qui prit le premier la parole enjoignant les autres au silence d’un simple signe de la main.

— Bien ! Ce que nous essayons de vous faire comprendre c’est que le point crucial de l’expédition n’est pas l’endroit, mais bien le temps.

— Vous parlez de la température ? demanda Erik, incertain de bien saisir la portée des paroles qui venaient d’être prononcées.

— Pas vraiment, même si c’est un facteur important. Clyde faisait plutôt référence à une époque, dit Max en jubilant.

Erik ouvrit grand les yeux, la bouche entrouverte, il n’arrivait pas à émettre un son. Les trois complices restaient muets, laissant à Erik le loisir d’assimiler cette nouvelle information.

— Vous voulez dire que vous allez nous faire voyager à travers le temps ! ironisa-t-il.

— Exactement, répondit Clyde avec sérieux.

Clyde Owen était adossé dans son siège, l’air satisfait de l’effet qu’il venait de produire sur Erik.

— En réalité, nous parlons d’environ cent dix à cent vingt mille ans avant aujourd’hui, ajouta Max sur le ton de la confidence.

Erik observait tour à tour Clyde, Max et Mina, s’attendant à tout moment à les voir éclater de rire. Pourtant ils ne semblaient pas prendre la chose à la légère et une atmosphère d’excitation planait au-dessus de chacun d’eux. Ils regardaient Erik sans rien dire, lui laissant le temps d’absorber ce qu’ils venaient de lui annoncer.

Après quelques secondes de silence qui parut durer de longues minutes pour Erik, Clyde Owen reprit la parole.

— Si nous avons opté pour cette période, ce n’est pas par pur hasard. Nous devions déterminer une datation qui ne vous plongerait pas en pleine ère glaciaire, mais nous ne pouvions pas prévoir avec certitude la température lors de votre arrivée là-bas. Nous supposons qu’elle sera néanmoins relativement clémente.

Erik hocha lentement la tête en signe de compréhension, mais son visage montrait encore des signes de consternation.

— Vous êtes réellement sérieux !!? parvint-il à articuler.

Il avait la bouche sèche et pâteuse, son cerveau n’arrivait pas à concevoir la possibilité que ce soit réel. Il allongea le bras et prit la tasse de café de Mina qu’il approcha doucement de ses lèvres tant pour s’assurer de la température de celui-ci que pour se donner une contenance. Il se rendit compte que sa main tremblait légèrement. Il prit une longue gorgée et grimaça, lorsque la saveur sucrée lui remplit la bouche.

Mina éclata de rire.

— Désolé, Erik, j’aime bien que mon café soit assez sucré !

Il réalisa alors qu’il venait de boire dans la tasse de Mina.

— Nous avons de l’eau au réfrigérateur, vous en voulez, offrit Max en étirant le bras vers la porte du frigo.

Max lui tendit une bouteille d’eau froide de l’autre côté de la table, en poursuivant d’un ton qu’il espérait rassurant.

— Je sais que cela semble incroyable, mais laissez-moi vous expliquer comment nous en sommes arrivés là.

Il entreprit une longue explication sur la physique spatio-temporelle ainsi que sur les découvertes qui leur avaient permis de mettre au point un appareil capable d’effectuer physiquement des bonds dans le passé.

— Les recherches et la conception du dispositif de transport se chiffrent en milliards de dollars, ajouta Clyde Owen, et nous devions trouver une manière de rentabiliser tous les frais encourus pour développer cette nouvelle technologie.

— Et pourquoi vous projeter aussi loin dans le temps ? demanda Erik.

— Parce que, nous devons prendre en compte les répercussions d’une incursion dans l’histoire humaine, poursuivit Max, comme si la réponse était évidente.

Erik écoutait attentivement les explications du mathématicien. Bien qu’il ne saisisse rien à la physique spatio-temporelle, il comprenait le concept général.

— Ce dispositif nous permet de relier un point GPS dans un lieu précis de notre présent avec celui d’une époque passée, et ce, en croisant les coordonnées d’un trou noir que nous créons. En intégrant les paramètres d’inclusion d’un espace clos contenant des objets animés ou inanimés, la machine active, par l’intermédiaire de l’énergie négative du trou noir, l’absorption de la matière pour la propulser à l’endroit et au moment désiré.

Le premier test que nous avons effectué, a été d’envoyer l’appareil dans le laboratoire, à seulement quelques secondes dans le passé. La première expérience s’est mal passée puisque les deux dispositifs se sont retrouvés exactement au même endroit au même moment. L’atterrissage de la machine du futur a détruit celle du présent, changeant par la même occasion les données de notre nouvelle réalité. L’appareil du futur disparut aussitôt en s’évaporant dans un nuage de vapeur verte et il n’est resté qu’un tas de morceaux de métal irrécupérables de notre équipement.

Nous avons alors fabriqué un second dispositif spatio-temporel et quand il a été opérationnel, nous avons choisi de l’envoyer à l’extérieur du bâtiment, pour éviter de répéter la même situation. Quelqu’un était à l’extérieur pour le réceptionner et nous avons fait un bond de deux minutes dans le passé. Cette fois, tout a très bien fonctionné.

Il était plus compliqué d’effectuer des contrôles sur des périodes plus éloignées dans le temps. On a donc modifié l’appareil pour y ajouter un programme de retour spontané. Cela nous a pris quelques semaines pour pouvoir tout automatiser et recommencer à examiner les résultats sur un laps de temps plus rapproché. Ce n’est qu’après ces dernières expériences que nous avons pu expérimenter des essais d’une plus grande portée, en utilisant un terrain qui était vacant à la date où la machine était envoyée. Comme nous ne pouvions pas savoir si les nouveaux tests fonctionnaient réellement, nous avons installé une webcam sur le dispositif. Par la suite, il rapportait chaque fois des images que nous pouvions comparer avec celles du site d’aujourd’hui ainsi que celles des voyages précédents.

Sauf que la programmation de retour, pour fonctionner, doit être établie sur une position GPS précise alors que sur un des essais, la machine n’est jamais revenue. Tout ce que nous savons n’est que supposition. Nous pensons qu’il a dû être emporté soit par un animal, soit par un humain, mais nous ne l’avons jamais retrouvé.

Par la suite et après avoir construit un nouvel appareil, nous avons toujours effectué des tests de très courte durée afin de nous assurer que l’équipement n’ait pas le temps d’être déplacé avant son retour. Nous avons choisi comme site d’atterrissage, un terrain vague situé à Bel-Air, à l’endroit exact où Clyde avait fait bâtir sa maison en 1999.

Nous avons commencé par envoyer le dispositif au 10 octobre 1997, date à laquelle Clyde s’était porté acquéreur du terrain. L’engin est revenu avec trente secondes d’images d’herbes folles, l’opération a ainsi été répétée le dixième jour de chaque mois. En mai 1999, les travaux de construction avaient débuté et à partir de ce jour-là, nous avons suivi le chantier quotidiennement sur des tranches de trente secondes sur une période d’une vingtaine de jours.

Le vingt-troisième jour, soit le 29 mai 1999, l’appareil est réapparu couvert de sang. Il était impossible de voir quoi que ce soit sur l’enregistrement qui est resté totalement noir durant toute la durée des trente secondes, probablement à cause de la quantité du liquide poisseux qui obstruait l’objectif de la caméra.

Afin de comprendre ce qui s’était passé là-bas, nous avons fait des recherches dans les journaux locaux des jours suivant la date de l’événement. Nous avons finalement découvert qu’un enfant était mort, transpercé du sommet du crâne jusqu’à la plante des pieds. La victime s’était trouvée sur la trajectoire de l’appareil spatio-temporel au moment de son atterrissage et l’énergie émanant du transfert avait laissé un trou béant sur toute la longueur du jeune garçon.

— Vous avez été encore chanceux que cette machine n’ait pas traversé un avion, renchérit Mina, qui entendait cette histoire pour la première fois.

Max se tourna vers Clyde Owen avec un regard navré, laissant ce dernier poursuivre le récit.

— Le plus étrange, ce fut le moment où j’ai découvert le nom de mon fils de dix ans sur le journal. J’ai été assailli par le souvenir de son décès, comme si l’accident venait juste de se produire. En même temps que les souvenirs de sa mort s’imposaient, des images floues de lui vivant qui avait grandi et était devenu adulte, se superposaient dans mon esprit.

Ces dernières images s’estompaient comme lorsqu’on se réveille d’un mauvais rêve qui s’efface dans les brumes de l’inconscient.

J’ai brusquement quitté le bureau et j’ai sauté dans ma voiture pour me rendre chez moi et puis, à mi-chemin, je me suis immobilisé. Je n’habitais plus la maison de Bel-Air, en fait, nous n’y avions jamais aménagé ma femme et moi. Je savais que nous avions deux autres enfants, des filles âgées respectivement de douze et quinze ans. Pourtant je n’arrivais pas à fixer leurs visages dans mon cerveau, non plus que celui de leur mère.

Je possédais dorénavant un appartement dans le centre de Los Angeles où je vivais seul. Mon épouse m’avait quitté environ deux ans après la mort de notre fils et était partie refaire sa vie dans l’est du pays. Donc, mes filles n’avaient jamais vu le jour.

Je suis alors revenu en ville et j’ai directement rejoint l’équipe de recherche. Nous avons utilisé l’appareil pour nous envoyer un message le matin même de l’expérience afin de ne pas effectuer le test du 29 mai 1999.

Maintenant, le cours de nos existences a repris sa place d’avant l’accident, quoique je garde vaguement en mémoire le décès de mon fils et les répercussions que cela aurait pu avoir sur ma vie actuelle. C’est comme un cauchemar qui m’a paru tellement réel que je n’arrive pas à l’effacer complètement de mon esprit et seuls les gens présents dans cette pièce se souviennent de cet événement.

Cet incident nous a permis de comprendre les risques inhérents au voyage spatio-temporel ainsi que toutes les conséquences possibles sur notre réalité et sur celle des autres, quoique nous soyons les seuls à en avoir conscience.

— Oui, mais vous avez pu remettre les choses en place facilement, l’interrompit Erik.

— Imaginez ça autrement, Erik ! Si c’était moi qui étais mort plutôt que mon fils. Est-ce que l’autre PDG de l’entreprise aurait accordé le budget pour ce projet de recherche ? Si cela n’avait pas été le cas, la machine n’aurait probablement jamais été conçue et il aurait alors été impossible de corriger l’événement. Si nous allons plus loin dans le temps et que nous modifions quoi que ce soit de relatif à l’histoire, cela pourrait faire en sorte que n’importe lequel des membres de cette équipe aurait pu disparaître, tout simplement parce qu’accidentellement nous aurions tué un de ses ancêtres. Pouvons-nous, dans ce cas, être certains que l’appareil pourrait exister à notre époque ?

— Mais pourquoi poursuivre ces travaux, si comme vous le dites, le risque est aussi énorme ?

— C’est une question de rentabilité. Maintenant que nous sommes conscients des dangers, nous l’utilisons avec un maximum de prudence et en tenant compte de tous ces facteurs. C’est la raison pour laquelle nos sauts sont autant éloignés dans le temps. Selon tous les archéologues, il y a plus de cent mille ans, l’homme n’existait pas sur le continent américain pas plus que sur aucun autre d’ailleurs.

— Et comment pouvez-vous être certains que votre technologie ne tombera pas entre de mauvaises mains ?

— C’est une information que je ne peux pas divulguer, mais sachez qu’il n’existe actuellement qu’un seul appareil spatio-temporel et qu’il en sera toujours ainsi. Max et moi, nous en sommes assurés.

Max hocha la tête en signe d’assentiment.

— Et comment pouvez-vous garantir notre retour ?

Max regarda Erik avec un grand sourire.

— C’est moi votre assurance. Je peux programmer la machine de n’importe quel endroit pour vous ramener au moment désiré. Vous n’avez aucune inquiétude à avoir de ce côté.

Le voyage dans le temps était réel.

Ils auraient peut-être dû le laisser impossible.

Chapitre 3

En entrant dans le laboratoire, Erik remarqua tout le barda qui traînait au centre de la pièce. La majeure partie de l’équipement nécessaire au voyage avait été apporté la veille en vue du départ imminent. Il s’y trouvait des caisses de bois contenant assez d’armes et de munitions pour tenir plusieurs jours : des boîtes entières de repas lyophilisés pour les nourrir durant plus de deux semaines, à raison de trois repas par jour ; les sacs à dos de chacun des membres de l’expédition ainsi que l’équipement d’escalade de trois d’entre eux ; les instruments de communication ; ainsi que la grande tente, qui était rangée dans une boîte de toile étanche et aussi des hamacs, pour le confort des hommes. John avait même insisté pour qu’on ajoute une caisse de grenades en plus des armes, « on ne sait jamais ce dont on pourrait avoir besoin » avait-il dit pour justifier sa demande. Tout ce matériel remplissait la moitié de l’espace central du labo.

Il vit Max qui était installé dans un des cubicules et Erik alla le rejoindre aussitôt.

— Bonjour Max, tu es vraiment très matinal ! Est-ce qu’il y a un problème avec ta machine ?

Erik venait de remarquer que l’appareil était sur l’unité de travail du mathématicien. Le boîtier était grand ouvert devant lui et ce dernier le manipulait à l’aide d’outils de précision. Il ne voulait pas courir le risque d’effectuer un saut dans le passé avec une machine défectueuse, surtout que leur retour dépendait de cet instrument. Si le moindre doute subsistait sur la fiabilité de l’engin, ils devraient tous retarder leur départ, le temps que de nouveaux tests soient exécutés.

— Non, aucun problème Erik, le rassura Max. Mais cette nuit, une idée m’est venue. Je ne comprends pas comment personne n’y avait pensé auparavant.

— Est-ce que je peux savoir de quoi tu parles ? demanda Erik, vraiment intéressé.

— Je parle d’une balise de localisation implantée dans l’appareil spatio-temporel. S’il arrivait quoi que ce soit là-bas, la machine pourrait être retrouvée facilement grâce à l’antenne de communication.

Joignant le geste à la parole, Max indiqua à Erik l’espace utilisé pour installer un petit dispositif soudé à l’intérieur du boîtier.

— Voilà qui pourrait nous être utile, avoua Erik.

— Et toi, tu parles de moi, mais il est un peu tôt pour toi aussi.

— L’énervement du grand départ, j’imagine ! J’étais réveillé et j’en avais marre de tourner en rond dans mon lit.

— C’est parfait, il me semble que je serais mûr pour un bon café.

Erik éclata de rire devant l’esprit pratique de Max.

— T’as raison, j’aurais dû y penser. Tu veux autre chose avec ça ?

— Si les muffins sont frais, apportes-en plusieurs ! Je suis certain que d’ici une heure les autres vont déjà commencer à arriver.

Erik se retrouva accoudé au comptoir du Starbucks à attendre que le commis sur place prépare sa commande. Le jeune homme ne devait pas être là depuis longtemps, car il avait beaucoup de difficulté à s’exécuter, peu importait la tâche qu’il accomplissait.

« L’armée l’aurait mis au pas » se dit Erik. La nonchalance des jeunes d’aujourd’hui était un sujet problématique pour l’avenir du pays. Il pensa à ses fils qui, grâce à l’éducation qu’ils leur avaient donnée sa femme et lui, étaient des adolescents débrouillards et travaillants.

Il se souvint d’Alex Carvi, une jeune recrue qui était entrée à l’académie parce que ses parents ne savaient plus quoi faire de lui. Le père d’Erik, qui lui enseignait n’avait jamais réussi à l’intéresser à quoi que ce soit. Il était indiscipliné et arrogant et si la chance lui ouvrait la porte, il n’hésitait pas à fuguer pour s’offrir une virée en ville et traîner avec les filles.

Erik avait rencontré ce dernier la première fois lors d’une fête de Thanksgiving où le garçon avait été convié à la maison par son père. Il était le seul étudiant de sa promotion à rester à l’académie pour le long week-end. Erik était arrivé chez ses parents alors qu’il était avachi sur le fauteuil du salon pendant que toute la maisonnée s’affairait à aider aux derniers préparatifs. Les femmes s’activaient dans la cuisine tandis que les hommes discutaient en installant de grands panneaux de bois sur des tréteaux afin d’en faire des tables capables d’accueillir tout ce monde.

Erik avait laissé son épouse Nancy aider sa mère et ses amies et il s’était dirigé au salon, s’asseyant sur le sofa face au garçon. Il était resté ainsi à le regarder sans dire un seul mot. C’était vraiment un beau spécimen aux cheveux et aux yeux foncés et il semblait croire que son sourire charmeur lui ouvrirait toujours toutes les portes. Mais d’après ce qu’il avait entendu, ça fonctionnait quand même assez bien pour lui. Même certains des hommes de l’académie, son père le premier, étaient tombés sous son charme.

Alex était un grand gaillard d’un peu plus de six pieds avec une musculature avantageuse et un teint naturellement tanné, ce qui ajoutait à son charisme. Mais quand il lui décrocha un de ses sourires charmeurs, Erik comprit. Son sourire était naïf et communicatif, sa belle dentition d’une blancheur éclatante mettait en valeur son teint foncé et ses yeux d’un brun vif qui reflétaient la confiance en lui.

Il avait alors commencé à discuter avec lui. Alex s’était montré très intéressé par le genre de mission qu’Erik effectuait. Depuis ce jour, il l’avait pris sous son aile et chaque fois qu’il en avait l’occasion, il passait le voir. Quand Alex avait enfin atteint l’âge d’entrer dans l’armée régulière, il rejoignit l’armée de terre et fut rapidement muté dans l’unité d’Erik, à sa propre demande, bien entendu. Il avait encore réussi à faire jouer son charme avec le personnel d’attribution, ce qui n’était pas pour surprendre qui que ce soit qui le connaissait. Erik s’était tout de même demandé à cette époque, qui était la femme, dans ce département, la plus susceptible de lui ouvrir la porte de l’unité qu’il désirait.

Quand plus tard Erik avait pris sa retraite de l’armée, il n’avait pas fallu plus de deux ans avant qu’Alex le rejoigne dans l’entreprise de protection de John McFarey. La discipline y étant moins rigide, Alex avait laissé libre cours à sa coquetterie et portait depuis des mèches blondes dans ses cheveux bruns et une boucle d’oreille en diamant qu’il exhibait fièrement à l’oreille gauche.

— Souvenir d’une nuit mémorable, lui avait-il confié un jour sans vouloir en dire plus.

Dès le lundi suivant sa rencontre avec Clyde Owen, Erik s’était présenté chez Alex. Ce dernier connaissait tous les trucs de communication, aussi archaïques fussent-ils. C’était l’homme dont il avait besoin pour l’accompagner dans cet endroit et celui-ci accepta avant même d’avoir été mis au courant des détails de la mission. Mais Alex voulait discuter de son jeune frère, Kevin.

— Qu’est-ce qu’il a fait cette fois ? lui demanda Erik.

Erik avait entendu parler de Kevin par son père qui avait enseigné aux deux frères. Ce dernier avait été un étudiant modèle qui s’était démarqué tant dans les tests physiques de l’académie que par son intelligence et sa loyauté. Aussitôt qu’il fut entré dans l’armée, sa discipline s’était mise à faire défaut. Kevin était trop intelligent et ne se gênait pas pour faire comprendre à ses supérieurs la bêtise de certaines de leurs décisions.

— Il a été définitivement renvoyé, lui dit Alex, en baissant la tête. Pour manquement à l’honneur et insubordination, ajouta-t-il après un instant d’hésitation.

— C’est drôle, mais je n’en suis pas vraiment surpris. Il était trop intelligent pour n’être qu’un simple soldat, mais pas assez malin pour savoir se taire.

— McFarey a refusé de l’engager, il croit qu’il peut être un facteur de perturbation parmi ses groupes.

— Qu’est-ce que l’armée lui reproche précisément ? demanda Erik, étonné par le refus de McFarey d’embaucher un aussi bon élément.

— Il a quitté le camp sans aucune autorisation durant tout un week-end et il l’a passé avec l’épouse d’un officier supérieur.

Un léger sourire avait éclairé le visage d’Alex en expliquant la vraie raison du renvoi de Kevin.

— Et l’officier supérieur n’était nul autre que Victor McFarey, ajouta-t-il aussitôt.

Erik éclata de rire, Vic, le frère cadet de John McFarey, était un imbécile doté d’une épouse certes magnifique, mais tout aussi infidèle. Il était certain que le charisme méditerranéen du jeune homme n’était pas passé inaperçu aux yeux de cette femme volage. Kevin, contrairement à Alex, possédait un charme enfantin qui donnait aux personnes du sexe opposé l’envie de le protéger. Il portait ses cheveux foncés, assez longs pour laisser ses boucles lui encadrer le visage et ses yeux sombres étaient bordés par d’épais cils noirs, ce qui accentuait son regard pénétrant. Son corps d’athlète n’était pas en reste, il était un bon coureur, ce qui lui conférait une musculature plus fine que la majorité des hommes qui passaient leur temps à s’entraîner avec des haltères et de plus, il savait comment se faire aimer par son caractère habituellement conciliant et serviable.

— Et tu crois que mon épouse est en sécurité si je l’engage avec nous dans cette expédition !

Alex sourit, il savait que Kevin serait du groupe. Il se promit de l’avertir qu’il devrait apprendre à tenir sa langue. Les scientifiques qu’ils escortaient étaient certainement brillants dans leurs domaines respectifs, mais dans ce qui avait trait à la vie courante, on pouvait trouver qu’ils étaient de purs crétins.

* * *

Erik fut ramené à la réalité par le serveur qui lui tendait sa commande.

— Un café noir et un cappuccino, deux douzaines de muffins variés ainsi que deux autres de scones, lui énuméra le commis.

— Ainsi qu’un grand thermos de café noir rempli à ras bord ! ajouta Erik.

Le jeune serveur bredouilla des excuses et rapporta le thermos une minute plus tard. Erik paya la facture et quitta l’établissement. En sortant, il tomba nez à nez avec Mina.

— Erik ! Déjà préposé aux cafés à ce que je vois, dit-elle en regardant ses bras chargés. D’habitude, c’est moi qu’on envoie et pour une féministe comme moi je pourrais m’en offusquer, mais je crois que c’est plus pour mon amour de la caféine que pour ma condition féminine que j’y suis affectée.

Erik sourit en lui tendant le thermos qu’il tenait gauchement à travers les sacs et les tasses de café qui l’encombraient. L’atmosphère entre Mina et lui s’était grandement améliorée depuis le début de l’entraînement. Il soupçonnait Alex d’y être pour quelque chose, mais jamais il ne poserait la question, ni à Alex et encore moins à Mina.

Ils marchèrent tranquillement dans la rue jusqu’au bâtiment de la RDAI, bavardant de tout et de rien, comme deux collègues se rendant au travail un matin comme les autres. Si les rares passants qu’ils croisaient avaient une idée de ce qui se tramait dans leur belle ville des anges, ils en frissonneraient d’effroi.

Quand ils pénétrèrent dans la salle du deuxième sous-sol, Erik fut surpris d’y trouver Alex en grande conversation avec Max. Du coin de l’œil, il observa Mina qui ne démontrait aucun étonnement.

Il était déjà passé six heures du matin lorsque les autres membres commencèrent à arriver. Joseph Ezra fut l’un des derniers à franchir les portes de l’ascenseur. Erik avait eu des doutes sur la capacité de ce dernier à participer à un tel voyage.

Joseph Ezra était né de parents israéliens qui avaient réussi à fuir le Moyen-Orient lors de la Seconde Guerre mondiale. Ils s’étaient alors réfugiés aux États-Unis pour s’installer dans la communauté juive de la ville de New York. Il y était né et y avait grandi, ne quittant cette grande ville que pour la troquer contre une autre, quand un musée réputé de Los Angeles l’avait convié à se joindre à leur équipe en tant que géologue, spécialisé dans les pierres rares.

Joseph était petit et paraissait chétif, ce qui expliquait probablement pourquoi il ne s’était jamais donné le mal de travailler sur le terrain, comme la majorité de ses confrères. Erik fut surpris de trouver chez cet homme, durant la période d’entraînement, une force d’endurance qu’il ne lui aurait jamais soupçonnée.

Clyde Owen l’avait engagé dans cette mission parce qu’il avait un don particulier pour reconnaître la valeur d’une pierre qui aurait semblé banale à n’importe quel autre géologue expérimenté. Il disait ressentir la vibration de la roche.

Mina, qui était spécialisée dans les pierres précieuses et particulièrement dans les diamants, avait tenté de le tester à plusieurs reprises au cours du dernier mois. Une fois, Erik la vit apporter deux gros cailloux relativement similaires qu’elle remit à Joseph. Dans chacune de ses mains, il les soupesa, les tâta et goûta même l’une d’elles du bout de la langue pour finalement tendre à Mina la plus petite des deux.

— Joseph, comment fais-tu ça ? J’aimerais vraiment comprendre.

— Prends une pierre dans chacune de tes mains et tu verras que la plus petite est plus lourde.

Mina obtempéra. Elle les déposa au creux de ses deux paumes et les jaugea. Maintenant que Joseph lui faisait la remarque, elle détectait la différence qui était si infime qu’elle ne l’aurait pas remarquée autrement.

— Ensuite, concentre-toi sur la sensation de chaleur qui émane d’elles. Ressens-tu leur vibration ? Reconnais-tu celle du diamant ?

— Non ! s’écria Mina en plaçant sèchement les deux pierres sur la table. Tu veux me faire croire que tu as deviné qu’il s’agissait de diamant ou tu dis ça en sachant pertinemment que c’est ma spécialité !

Joseph se lança alors dans une explication ésotérique sur les différentes vibrations des minéraux de toutes sortes. Mina secoua la tête de dépit.

— Tu parles comme les charlatans qui te vendent des pierres en prétextant qu’elles vont affecter ton corps et ta santé.

— Garde l’esprit ouvert Mina, répondit calmement Joseph. Ils n’ont peut-être pas étudié les pierres comme nous, mais ils peuvent être sensibles aux vibrations de celles-ci. Ce n’est pas parce que tu ne les ressens pas qu’elles n’existent pas !

* * *

Clyde Owen fut le dernier à entrer dans le laboratoire. Il était toujours vêtu d’un de ses éternels costumes trois-pièces, se démarquant à travers les sarraus blancs des scientifiques et les pantalons treillis et sweat-shirts que portaient les membres de l’expédition. Il marcha directement vers Erik qui se trouvait au fond de la salle.

— Est-ce que tous vos hommes sont présents ? lui demanda-t-il.

Clyde Owen était nerveux. La veille au soir, il avait feuilleté, une nouvelle fois, les informations de chacun des éléments de l’équipe de sécurité. Tout était en ordre, mais il s’était quand même demandé s’il n’aurait pas dû augmenter le nombre de gardes à trois soldats par géologue. Il savait bien qu’il était trop tard pour y penser, mais il ne pouvait se débarrasser du mauvais pressentiment qui le taraudait. Il mettait cela sur le compte de la nervosité qui précède un événement extraordinaire, mais ça ne l’empêchait pas d’être fébrile.

Au cours des derniers jours, Clyde s’était assuré que tout l’équipement nécessaire était fonctionnel et en quantité suffisante. Il avait augmenté la quantité des vivres afin d’anticiper une absence prolongée et aussi tripler le nombre d’armes et de munitions dans le cas où l’équipe devrait faire face à des situations auxquelles ils n’auraient pas pensé. Il avait fait monter, démonter et remonter la grande tente au moins six fois, de telle sorte que les hommes avaient fini par lui dire que c’était suffisant et que d’ici leur départ elle ne subirait pas de dommage. Même Alex Carvi l’avait vertement remis à sa place quand il s’était ingéré sur le type d’équipement de communication qu’il avait choisi pour l’expédition.

— Clyde, calmez-vous ! lui répétait Erik. Tout ira bien, nous avons tout vérifié et revérifié depuis un mois maintenant. Tous les membres de l’équipe se sont entraînés et ils sont en bonne condition physique, même vos scientifiques le sont.

Clyde Owen sourit à Erik en essayant de paraître plus détendu. Le plus long transfert spatio-temporel qu’un homme avait jusqu’à présent effectué n’avait pas dépassé une période de quelques jours. Cette fois, il était question de milliers d’années.

Il savait que l’appareil fonctionnait. Ils avaient effectué des tests avec des animaux qui étaient revenus intacts à l’intérieur de leur cage. Il n’en restait pas moins que là-bas, c’était une terre étrangère où la technologie n’avait pas sa place.

Il gratifia Erik d’un sourire et partit rejoindre l’équipe de techniciens qui travaillait avec Max pour effectuer les derniers tests de surveillance.

— Alors, qu’en est-il de notre zone d’atterrissage ? leur demanda Clyde Owen.

Pour le moment, nous n’avons détecté aucune forme de danger dans les parties rapprochées de la prairie, lui répondit Max. Néanmoins, le secteur le plus tranquille et le plus sûr est la zone 3 où aucun troupeau n’a été aperçu, de plus elle est à bonne distance de la forêt. Vous savez comme moi que les pires prédateurs se servent souvent des bois pour créer des embuscades, c’est la raison pour laquelle nous avons choisi cet endroit pour l’atterrissage.

— Oui, je confirme, ajouta Victor, un des techniciens. Je crois que ce secteur est adéquat pour les recevoir. Ils pourront y monter le campement en toute sécurité, car nous avons rarement aperçu des animaux dans cette partie de la prairie.

— De toute façon, une fois qu’ils seront installés, la présence de la tente et celle du feu devraient tenir les bêtes à distance, poursuivit Max. Enfin, nous l’espérons.

— C’est parfait, exécute un dernier relevé de la zone pour les cinq minutes suivant leur arrivée pour plus de sécurité, reprit Clyde Owen.

— C’est déjà fait ! dit Max.

Comme Max partait aussi, il était très consciencieux sur les normes de sécurité à suivre.

— Eh bien ! Il vous reste du temps. Alors ! Augmentez le temps de surveillance de quinze minutes.

Max lança un regard à Ismaël, le physicien qui avait permis de donner une vie physique à ses formules mathématiques. Ce dernier haussa les épaules. Ismaël Nadir travaillait pour la RDAI depuis plus de vingt ans, il était là bien avant l’arrivée de Clyde Owen. Physicien de renom, l’ancien PDG de l’entreprise l’avait débauché d’une compagnie irakienne pour l’amener avec lui en Amérique. La qualité de son travail n’avait jamais été remise en question à cette époque, mais depuis l’arrivée de Clyde Owen à la tête de la RDAI, il avait eu à faire face à des projets auxquels il n’aurait jamais eu l’audace de penser.

Pour lui, Clyde Owen était un visionnaire qui n’avait pas peur de s’aventurer dans des sentiers jusqu’alors inconnus. Il voyait d’emblée les possibilités économiques d’une technologie et il avait la capacité de se remettre en question afin de conserver les intérêts de l’entreprise, tout en tenant compte des valeurs fondamentales d’intégrité inhérentes à de nouvelles découvertes.

Quand Clyde lui avait présenté les conclusions mathématiques de Max, Ismaël avait tout d’abord ébauché un sourire narquois. Le voyage dans le temps était un concept éculé dont la physique avait depuis longtemps réduit les possibilités à néant. Mais la configuration des formules de cet homme avait néanmoins une certaine élégance, assez pour vouloir savoir comment ce dernier en était arrivé là.

Il avait recherché sur internet des informations sur Maximillian Jakobsson et y avait trouvé la photo d’un homme dans la force de l’âge aux cheveux châtain clair et aux yeux bleus, il portait une barbe naissante et arborait un sourire avenant.

Le mathématicien était né en 1967 et il mesurait presque six pieds. Il était divorcé et sans enfant et avait fait ses études en mathématique avancée à Cambridge au MIT. Né en suède, il était arrivé aux États-Unis à l’âge de neuf ans avec ses parents. Son père était assistant consulaire à l’ambassade suédoise à Washington, il était resté en poste une vingtaine d’années avant de retourner prendre sa retraite en Suède. Maximillian avait donc grandi dans la banlieue de Washington et s’était fait de nombreux amis tant dans le milieu politique que parmi le voisinage. Il avait rencontré Darlène son épouse durant ses années universitaires à Cambridge et l’avait épousée dès sa sortie de l’école où il avait été reçu avec mention.

Aussitôt son diplôme en main, il avait été embauché par la NASA où il avait établi sa thèse de doctorat sur les mathématiques spatiales et les calculs de probabilités des trous noirs. C’était à partir de ces recherches que lui et trois autres collègues de la NASA s’intéressèrent particulièrement à ces phénomènes et par des formules mathématiques sophistiquées, essayèrent de déterminer précisément le point central de ceux-ci.

C’est ainsi que germa l’hypothèse que l’axe basal du trou noir menait dans un espace-temps que leurs calculs pouvaient cibler. Le projet fut présenté à la NASA qui le rejeta d’emblée. Le comité consultatif prétexta qu’il s’agissait de pure spéculation digne des romans de science-fiction et que leur proposition ne démontrait aucun intérêt viable.

Contrairement à ses collègues, Maximillian ne s’arrêta pas là. Il présenta le projet auprès de plusieurs institutions privées qui œuvraient dans le domaine des technologies novatrices. La seule entreprise qui fit suite à sa prétendue élucubration fut la RDAI dont Clyde Owen était déjà à cette époque le PDG.

Ismaël était impressionné par la thèse de Max et il porta une attention nouvelle à ses calculs en tentant de les relier avec la physique quantique pour déterminer s’il était envisageable de rendre le projet de voyage dans le temps réalisable. Il vit alors les possibilités émanant des formules mathématiques présentées par Max et en les jumelant à l’énergie des trous noirs, pensa que cette idée pourrait peut-être devenir viable.

Le plus gros problème auquel Ismaël avait été confronté, c’était la distance à laquelle se trouvait le trou noir le plus près de la Terre. Le temps que prendrait l’énergie de celui-ci pour atteindre notre planète se chiffrait en nombres d’années, ce qui rendait son utilisation inconcevable. Ils durent trouver un moyen de créer leur propre trou noir, chose qu’ils purent réaliser en utilisant un accélérateur de particules. La seconde embûche était la dimension trop volumineuse et le poids trop lourd de ce nouvel équipement pour être portable dans le passé et assurer leur retour.

L’équipe de techniciens travailla d’arrache-pied avec Ismaël afin de réussir à concevoir un accélérateur de particules assez petit pour être intégré directement dans l’appareil spatio-temporel. Le trou noir ainsi créé était d’une dimension raisonnable et donc plus facile à contrôler. De plus, l’énergie qui en émanait était suffisante pour permettre le voyage dans le temps et ils purent enfin effectuer le premier saut dans le passé.

* * *

Lorsque midi sonna, Clyde Owen fit descendre des plateaux de nourritures commandées chez le traiteur que l’entreprise sollicitait habituellement pour les événements spéciaux. La table se remplit de mets variés, allant des entrées de fruits de mer jusqu’aux simples sandwichs de fantaisie. Par contre, aucun alcool ne fut toléré.

Chacun venait remplir leurs assiettes à tour de rôle et retournait aussitôt vaquer à leurs préparatifs. L’excitation était à son comble, même parmi ceux qui ne partaient pas. Erik et Kevin effectuaient une dernière check-list de l’équipement, s’assurant que tout se trouvait bien à l’intérieur du périmètre de lancement.

Max et Ismaël installaient l’appareil spatio-temporel sur son trépied. Tous les calculs de transfert avaient été effectués et programmés. Ils purent ensuite prendre le temps de s’asseoir avec le reste de l’équipe pour profiter du festin qui s’étalait devant eux. Petit à petit, les autres vinrent les rejoindre, au fur et à mesure que leurs tâches étaient terminées. Finalement, on dut récupérer des sièges dans les cubicules afin que tout le monde puisse s’asseoir.

Les conversations allaient bon train et l’atmosphère était à la fête, tout le personnel était fébrile à l’idée du départ imminent. Même Clyde Owen qui était nerveux à son arrivée se laissait gagner par l’ambiance de joie qui régnait autour de lui.

Mina et Alex discutaient discrètement ensemble pendant que Kevin et Christopher étaient en grande conversation avec Mike. Erik avait remarqué, au cours du dernier mois, l’amitié qui s’était formée entre Kevin et Christopher qui étaient les deux plus jeunes membres du groupe, considérant que c’était ce qui les avait probablement rapprochés. Christopher n’avait rejoint l’entreprise de McFarey que l’année précédente, mais Erik avait déjà effectué deux missions auxquelles il avait participé et avait rapidement constaté ses qualités.

Christopher était un exemple de discipline et d’obéissance, car il ne remettait jamais en question les ordres donnés par ses supérieurs. Malgré tout, cela ne l’empêchait pas d’avoir sa propre opinion sur certains détails. Il avait décidé de quitter l’armée l’année précédente, après que son supérieur lui eut demandé d’exécuter un ordre contestable. Lors d’une mission en Irak, son capitaine lui avait ordonné d’installer des dispositifs explosifs commandés à distance et cela près d’une maison située dans une banlieue résidentielle qui devait servir de base à un groupe de terroristes qu’ils surveillaient depuis des mois. Une demi-douzaine de bombes devait être placée autour de la demeure, de manière à éradiquer la menace qui devenait imminente. Quand Christopher s’était rendu sur place, il avait constaté la présence de plusieurs familles qui vivaient à proximité. Alors, au lieu d’installer les dispositifs explosifs aux points stratégiques à l’extérieur de la demeure, ce qui aurait causé des dégâts majeurs aux maisons avoisinantes, il avait réussi à se faufiler, à ses propres risques, à l’intérieur au cours de la nuit et il avait déposé les bombes à des endroits qui réduisaient les ravages à la seule habitation visée.

Cette opération lui avait valu un blâme sévère de son capitaine ainsi qu’une surveillance serrée de tous ses agissements, comme si ce dernier cherchait toutes les raisons valables d’entacher son dossier militaire. Christopher s’était résolu à exécuter les tâches les plus avilissantes sans rechigner. Il s’était résigné après une année complète à ce que la situation ne s’améliore pas. Il avait donc quitté l’armée, mais pas sans s’assurer de laisser derrière lui une surprise de taille à son supérieur.

À l’aide d’un ami qui travaillait en informatique, il était parvenu à pirater le compte « Facebook » personnel de son caporal. S’assurant ainsi que tous les membres du corps de l’armée américaine, et ce, sans exception, reçoivent simultanément les conversations salaces que ce dernier entretenait en privé avec différentes femmes qui n’étaient pas son épouse.

Mike et Christopher racontaient à Kevin la dernière mission de protection qu’ils avaient accomplie ensemble en Colombie. Ils devaient protéger un groupe de quatre chercheurs qui effectuaient des recherches sur des plantes locales et au cours de leur exploration ils étaient tombés sur une plantation de cocaïers.

— Et l’un de ces imbéciles a eu la brillante idée d’en ramasser un peu pour son usage personnel, lança Christopher.

Il a littéralement chié dans ses culottes quand il a vu deux jeeps remplies d’hommes armés s’élancer vers nous, ajouta Mike en souriant à ce souvenir. Lorsqu’on a réussi à les sortir tous de là, l’odeur était infecte. Il avait de la merde jusque dans ses chaussures de marche.

En plus, il voulait qu’on s’arrête pour pouvoir se changer et nous, on continuait d’avancer en lui disant : « Ce n’est pas le moment, on doit continuer », ajoutait Christopher.

Erik sourit à l’évocation de cette histoire, bien que sur le moment elle n’ait pas été aussi drôle qu’aujourd’hui. Il vit John s’approcher des trois hommes pour essayer de savoir de quelle expédition ils parlaient.

— Tu n’y étais pas John, intervint Mike. Nous étions trois en plus d’Erik comme chef d’équipe, c’est Nathan qui était avec nous là-bas.

Nathan qui était en conversation avec Stephen Lewis, le troisième géologue du groupe, se tourna vers les autres en entendant son nom cité dans la conversation.

— Vous êtes encore à raconter l’histoire d’la plantation de coca, constata-t-il en souriant.

Nathan Collins était un homme discret. Erik était au courant de son histoire pour avoir consulté son dossier militaire, mais le reste de l’équipe ne connaissait rien de lui, car jamais il ne racontait d’anecdotes sur leurs expéditions ou sur sa vie en dehors du travail. Il l’avait un jour questionné à savoir pourquoi il était aussi secret et ce dernier lui avait simplement répondu :

— J’suis pas un bon conteur, j’aime mieux écouter les autres parce que c’est comme ça que j’apprends.

Nathan avait grandi dans le ghetto noir de New York et il était passé de foyer d’accueil en foyer d’accueil. Il avait rejoint l’armée autant pour y trouver une famille que pour sortir du monde de la rue. À l’âge de 17 ans, il avait été arrêté, une seconde fois, pour vol de voitures et le juge de la jeunesse lui avait donné le choix entre l’armée ou la prison. Ayant déjà été dans un centre correctionnel pour adolescents, il avait rapidement accepté l’opportunité de se sortir d’un milieu malsain et n’avait par la suite jamais regretté ce choix.

Il avait été l’un des premiers hommes à rejoindre McFarey dans son entreprise de protection privée. Ce dernier avait été comme un père pour lui depuis qu’il avait intégré la base militaire de Fort Bening et quand John McFarey lui avait proposé de le suivre, Nathan avait accepté sans poser de question. Il avait suffi qu’il sache que John avait besoin de lui pour qu’il saute le pas. Maintenant sa famille c’était eux et sans condition, il donnerait sa vie pour n’importe lequel d’entre eux tout simplement parce qu’il était comme ça. Cette abnégation faisait en sorte qu’il lui était impossible de devenir chef d’expédition, car il lui serait plus facile d’effectuer lui-même une tâche dangereuse que de la déléguer à quelqu’un.

Erik regarda l’heure et vit qu’il était déjà passé deux heures, ils avaient prévu de partir légèrement après le diner, mais les conversations allant bon train, personne n’avait fait attention au temps qui s’écoulait, pas même Erik.

Tout le monde se mit rapidement à quitter la table en vérifiant une dernière fois que leur équipement personnel était bien en place. Max, pendant ce temps, jeta un ultime coup d’œil à l’appareil afin de s’assurer que tous les paramètres étaient correctement configurés. Ils atterriraient 112 000 ans avant aujourd’hui durant la saison printanière, vers le début du mois de mai. Malgré la période de l’année qui avait été choisie, tout le monde s’était équipé de vêtements chauds. L’appareil qui avait filmé des moments de cette période semblait indiquer une température clémente, mais comme c’était une époque inconnue, ils avaient voulu parer à toutes les éventualités.

On avait installé les équipements de façon à créer un cercle à l’intérieur du périmètre de déplacement, on s’assurait ainsi que le personnel serait le plus près possible du centre de lancement. Quand enfin Clyde Owen demanda à Max si l’appareil était prêt, ce dernier ouvrit grand les yeux et dit :

— Attendez ! J’ai oublié mon téléphone cellulaire.

Ils éclatèrent tous de rire. Ils étaient certains que celui-ci pensait pouvoir recevoir des appels une fois rendus sur place. Malgré les rires de chacun, Max sortit du périmètre de transport et se précipita dans son cubicule. Dans sa hâte, il heurta une des boîtes contenant une partie de leurs vivres et celle-ci renversa son contenu sur le sol.

— Désolé, je m’excuse, répétait Max en allant ramasser son téléphone intelligent qu’il avait laissé sur son poste de travail.

Erik avait poussé un soupir de désapprobation. Si l’un de ses hommes avait agi ainsi, le téléphone cellulaire de ce dernier n’aurait pas été récupéré. Pourquoi s’encombrer d’équipements inutiles ? se demanda-t-il. Mais par expérience, il savait que plusieurs personnes y conservaient des photos qu’ils aimaient avoir avec eux lorsqu’ils partaient loin de chez eux.

Max revint avec son téléphone et deux piles de recharge pour ce dernier. Il inséra le tout dans les poches de son pantalon treillis qu’il s’était acheté exprès pour le voyage. Erik haussa les épaules, tous ses gars gardaient uniquement des appareils de survie sur eux, mais Max n’était pas un soldat, il réagissait comme n’importe quel civil inexpérimenté l’aurait fait. Il l’aida à réintégrer le cercle de protection en s’assurant qu’il ne ferait plus rien tomber et attendit que ses hommes aient terminé de ramasser le contenu de la boîte et qu’ils l’aient remise en place.

— Tout le monde est fin prêt ? demanda Erik en regardant tout autour de lui.

Max lui dit que pour lui tout était prêt, Mina, Joseph et Stephen, les trois géologues hochèrent la tête en signe d’assentiment alors qu’Alex, Kevin, Nick, Matthew, Nathan, John, Mike et Christopher levèrent le pouce pour confirmer que tous étaient là.

— Max, je crois que vous pouvez commencer la procédure, dit Clyde Owen à l’extérieur du cercle de déplacement, debout à côté d’Ismaël.

Max activa la barrière de sécurité de l’appareil spatio-temporel et l’on vit apparaître un dôme translucide de couleur verte qui englobait, dans un rayon de sept mètres, tous les membres de l’expédition ainsi que leurs équipements. On s’assura que rien ne gênait la trajectoire de la coupole avant de mettre en marche le programme de transfert.

Durant les expériences passées, ils s’étaient aperçus que si le dôme était entravé par un quelconque objet, celui-ci était tranché lors du lancement temporel et la direction du déplacement se trouvait déviée dans le temps et dans l’espace. Quand l’accident s’était produit, c’était l’un des assistants de Max qui devait atterrir sur un terrain vague au Nevada, seulement quelques heures avant le moment du transfert et qui s’était retrouvé dans le désert à environ une heure de Las Vegas, trois jours avant la date programmée. Il avait fait de l’auto-stop jusqu’à Vegas d’où il s’était offert quelques jours de vacances avant de rentrer en communication avec les bureaux de la RDAI. Quand tout le monde sur place comprit pourquoi le lancement avait mal fonctionné, on rectifia l’erreur en s’assurant que rien n’entraverait le voyage. Le Victor et l’appareil du passé disparurent aussitôt, comme si le transfert n’avait jamais eu lieu.

Mais le Victor d’aujourd’hui conservait en mémoire sa virée à Las Vegas comme s’il l’avait vécue en rêve. C’était ainsi chaque fois qu’un membre du personnel était envoyé avec l’appareil et que l’on modifiait les paramètres de lancement. Le changement temporel faisait en sorte que les cellules mémorielles conservaient en mémoire des souvenirs flous des événements qui finalement n’avaient pas eu lieu.

Aussitôt le dôme sécurisé, Max activa la procédure de transfert. La coupole s’opacifia graduellement et le personnel à l’extérieur vit l’équipe d’expédition disparaître sous le dôme devenu opaque. L’opération ne dura pas plus de trente secondes et tout le monde retenait son souffle. C’était la première fois qu’un groupe de personnes était envoyé dans une époque où l’homme n’avait jamais existé.

En aussi peu qu’une fraction de seconde, le dôme avait disparu et il ne restait plus qu’un espace complètement vide à l’intérieur de la grande salle. Clyde Owen laissa échapper un soupir de soulagement et tourna la tête vers Ismaël qui était toujours immobile à sa droite et lui dit :

— Ça y est Ismaël, tout s’est bien passé, ils sont partis ! Je crois que vous pouvez lâcher mon bras maintenant.

Désinence 1 : Licorneum - Dome de transport

Ils ont quitté leur époque.

Personne ne sait ce qui les attend de l’autre côté.

L'aventure ne fait que commencer. L'histoire complète est disponible dans le tome 1.

Ce que les lecteurs disent

« Mon coup de coeur du salon du livre. » — Lectrice du salon du livre international de Québec

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